Qu'est-ce que la "neutralité du réseau"? Comme l'a montré une récente polémique, il s'agit autant d'un principe démocratique qu'économique que les gouvernements vont avoir le plus grand mal à protéger. Aux Etats-Unis comme en France.

Une métaphore pour illustrer le principe de neutralité du réseau. Vous branchez votre nouveau téléviseur sur la prise électrique. Le réseau vous demande: "Est-ce un Sony ou un Panasonic?", "Etes-vous abonné à CanalSat? Orange? Noos?" De votre réponse dépend la qualité et la régularité du courant, qui est fonction des accords passés entre la compagnie d'électricité et les marques en question.

Heureusement, ça ne se passe pas comme cela. Le système de distribution électrique est l'archétype de la neutralité en matière de réseau (en France plus encore qu'ailleurs où le prix est le même pour tous). La métaphore est empruntée au professeur de droit Lawrence Lessig, un des grands penseurs de la liberté sur le net (voir aussi ses travaux sur les droits d'auteur évoqués dans cette chronique). Néanmoins, la question perdure: qu'en sera-t-il des réseaux de transferts de données, internet en premier lieu, mais aussi réseaux hertziens, cellulaire, wi-max et autres?

Sujet sensible si l'on en juge par la violente polémique de la semaine dernière, lorsque le Wall Street Journal publie un article expliquant que "Google a approché les grands opérateurs de téléphone et de câble qui assurent le trafic sur l'internet pour leur proposer de créer des voies à grande vitesse afin d'acheminer plus rapidement ses propres données." Le Journal se base sur des documents auxquels il a eu accès. Il y déjà de quoi rendre hystérique les défenseurs de l'accès universel au réseau. Chiffon plus rouge encore, le WSJ évoque le changement de position de Lawrence Lessig, conseiller de Barack Obama et qui avait toujours défendu la Network Neutrality. Colère de la blogosphère contre la discrète tentative de Google et contre Lessig, vertu incarnée en matière de liberté d'expression et d'accès aux moyens de la diffuser. Lawrence Lessig n'a en fait pas changé d'avis, cette partie-là de la controverse est née d'un malentendu entre les parties (détails et explications sur le blog de Lessig).

Reste la substance du débat: la neutralité du réseau est-elle potentiellement menacée? La réponse est oui, incontestablement. Voici pourquoi.

Pour l'heure, le réseau est globalement neutre. Vos mails, le chargement de cette page, le Skyblog de votre enfant ne sont pas plus favorisés qu'une vidéo de CNN ou une recherche de Yahoo qui dépensent des dizaines de millions de dollars par an en bande passante.

Mettons-nous deux secondes à la place (enviable) de Google. La firme investit environ deux milliards de dollars par an dans des centres de traitements de données pour faire face à une demande de bande passante croissant au rythme de 50% par an. Le grand plan de la firme est aussi de déporter vers le réseau les logiciels qui sont aujourd'hui sur nos disques durs. La rapidité est donc essentielle. L'ennui est que celle-ci est naturellement fonction du plus petit commun dénominateur, en l'occurrence le "tuyau" le plus petit. D'où le rêve, politiquement ultra-incorrect, mais d'un pragmatisme infaillible, de développer sa propre autoroute. Cela vaut pour tous les grands acteurs de l'internet qui ne veulent pas que leur investissement dans des contenus ou des services soient réduits à néant par la lenteur des réseaux.

Pour les opérateurs de téléphonie mobile, l'équation est différente. En principe, ils sont tenus de respecter la neutralité du réseau en transportant les données de la même façon, quel que soit l'éditeur. L'ennui est que ce principe ne tient plus dès lors que le transporteur tend à devenir éditeur. Ce qui est le cas avec Orange par exemple, dont les contenus sont un axe stratégique majeur (voir la chronique de Catherine Vincent ). En privé, Orange ne fait d'ailleurs pas mystère de son hostilité au principe de neutralité des réseaux (ce qui dans le cas d'une infrastructure largement issue d'un investissement public -France Telecom- est choquant).

En résumé, c'est parce que l'obligation de neutralité du réseau va à l'encontre de l'intérêt commercial de ceux qui sont chargé de l'appliquer que ce concept est, par construction, fragile.

Au-delà d'une idéologie techno libertaire, un autre argument plaide en faveur de cette égalité d'accès au réseau. Il porte sur la préservation de la capacité d'innovation, résumée à nouveau par Lawrence Lessig: si les venture capitalistes -qui fournissent le carburant financier à l'évolution technologique - commencent à douter de la neutralité des réseaux, ils seront plus réticents à investir dans des startups dont le modèle d'affaire se trouvera assorti d'une incertitude supplémentaire. Il y a donc bien un enjeu économique essentiel.

Aux Etats-Unis, Barack Obama est lié par un engagement de campagne précis (voir son discours chez Google sur le sujet). En France, la situation est moins claire. Il faudra compter avec la tradition française du service public et l'immixtion des intérêts privés dans la sphère politique.

Mots-clés :

  • Aucun mot-clé