Spécialiste des relations sociales et de la santé au travail, Dominique Decèze dénonce,dans un ouvrage qui paraît demain*, le coût humain de la mutation de France Télécom en société anonyme, en 1996.
Pourquoi le sort des salariés vous a-t-il alerté ?
J’ai constaté que la presse régionale faisait état de plus en plus d’incidents liés aux conditions de travail des agents de France Télécom. La médecine du travail a également publié des études menées entre 2000 et 2002. Celles-ci révèlent une augmentation de 50 %, depuis quelques années, des arrêts maladies, dont la durée moyenne est passée de dix à dix-huit jours.
Quel est le rapport avec les restructurations ?
Plusieurs études ont établi un lien scientifique entre les restructurations et la souffrance physique et psychique des employés. Car la modification profonde de l’organisation du travail mise en place par Michel Bon, PDG du groupe de 1995 à 2002, a entraîné un stress généralisé des employés.
Qu’est-ce qui a changé ?
De nouvelles méthodes de gestion ont été brutalement introduites : recherche de la performance, compétition entre salariés, conquête des clients. Des agents formés au service public, – le même service partout au même prix – ont dû s’habituer, par exemple, à ne pas dépasser trois minutes au téléphone avec un client de Wanadoo. Des ouvriers qui montaient les lignes sur les poteaux se sont retrouvés face à un ordinateur dans un centre d’appels. Mais l’entreprise devait s’adapter à la perte de son monopole… La question est de savoir pourquoi cela s’est si mal passé. La direction a systématiquement cherché à détruire tout collectif de travail qui pouvait faire obstacle à la montée de l’individualisme.
Croyez- vous à un acharnement ?
En région lyonnaise, les syndicats imputent le suicide d’un agent au harcèlement dont il a fait l’objet. J’ai entendu des aberrations : des personnes sans affectation parce qu’on leur refusait toujours des postes, un cadre muté six fois de suite en cinq ans sans raison, des couples séparés par mutation professionnelle… On a vu des services déménager à répétition dans un département, contraignant les employés à suivre.
Qu’avait à y gagner l’opérateur ?
France Télécom a servi de laboratoire à la première grande remise en cause de la fonction publique. Cela préfigure ce qui risque d’arriver à La Poste ou à EDF- GDF. La direction avait parfaitement conscience de ce qui se passait. Elle estimait que c’était le prix à payer. Il y a 6 000 départs par an à France Télécom ; se débarrasser des fonctionnaires par tous les moyens est une priorité.
Propos recueillis par Angeline Benoit
* La Machine à broyer, Jean- Claude Gawsewitch Editeur.
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