Ordonnances sur les revenus des agriculteurs: Faut-il s’attendre à une flambée des prix dans les supermarchés?

CONSOMMATION Emmanuel Macron a annoncé mercredi une série de mesures pour améliorer les revenus des agriculteurs dans le cadres des Etats généraux de l’Alimentation…

Claire Planchard

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Illustration d'un rayon fruits et légumes dans un supermarché.

Illustration d'un rayon fruits et légumes dans un supermarché. — ALLILI MOURAD/SIPA

  • Emmanuel Macron a annoncé mercredi des ordonnances pour fonder les contrats entre agriculteurs et leurs clients sur leur coût de revient et relever le seuil de revente à perte (SRP) pour les produits alimentaires.
  • Selon l’UFC-Que Choisir le relèvement de 15 % du SRP sur les produits alimentaires entraînerait une hausse des prix généralisée et une ponction de 1,1 à 1,2 milliard d’euros sur le pouvoir d’achat des consommateurs.

L’amélioration des revenus des agriculteurs se fera-t-elle au détriment des consommateurs ? Depuis plusieurs semaines, ces craintes ont parasité les travaux la première phase des Etats généraux de l’alimentation : après le tollé provoqué par le distributeur Michel-Edouard Leclerc accusant les parties prenantes « de préparer une hausse massive "de 5 à 15 %" des prix payés par le consommateur dans la grande distribution en général », quatre associations de consommateurs ont fait part mardi de leur inquiétude dans une « Lettre ouverte au président de la République ».

Dans leur ligne de mire : le projet porté par la Fédération du commerce et de la distribution et les grands industriels de relever de 15 % le « seuil de revente à perte » (SRP) [le prix minimum en dessous duquel les distributeurs n’ont pas le droit de vendre]. Selon leurs projections, « cette proposition se traduirait dès 2018 par une hausse des prix de 2,4 %, soit 1,4 milliard d’euros pour des milliers de produits de grandes marques, qui servent aujourd’hui de produits d’appel aux grandes surfaces et sont donc régulièrement vendus à marge faible ».

Le seuil de revente à perte en questions

Ce scénario alarmiste aura-t-il lieu ?Mercredi Emmanuel Macron n’a pas retenu les propositions les plus radicales : le chef de l’Etat a annoncé que des ordonnances publiées au 1er semestre prévoiront de fonder les contrats entre agriculteurs et leurs clients (distributeurs, industriels) sur le coût de revient proposé par l’agriculteur ainsi que le relèvement du seuil de revente à perte (SRP) pour les produits alimentaires.

En retour, les acteurs ont été priés de s’engager à refléter « l’esprit de la loi à venir » dès les négociations commerciales qui doivent débuter le 1er novembre et ont été invités à conclure pour la fin de l’année des plans de filières. Le relèvement des SRP dépendra ainsi de chaque filière et ne devrait concerner que les produits alimentaires.

Suffisant pour rassurer les adversaires de la mesure ? Pas sûr. Si Michel Edouard Leclerc s’est déclaré « soulagé » mercredi, de nombreuses questions restent en suspens : « En annonçant qu’il était favorable au relèvement du seuil de revente à perte sur les seuls produits alimentaires et selon les filières, Macron a dû décevoir pas mal d’actionnaires de nos concurrents ou des multinationales. On verra dans quelques mois quel est le périmètre de ce qu’il appelle "produits alimentaires" et comment tout cela sera calculé (quelle part de lait dans l’Actimel ou dans le Ricoré ?), mais on en revient à des bases de discussion bien plus saines. », a-t-il expliqué mercredi sur son blog.

Un cadeau caché pour la grande distribution ?

Du côté des associations de consommateurs, en revanche, l’inquiétude restait de mise ce jeudi : « Le Président a cédé aux sirènes de la grande distribution et des gros industriels, curieusement relayées par la FNSEA, et a annoncé qu’il était favorable à une augmentation du seuil de revente à perte. Elle est cependant circonscrite aux produits alimentaires. Il a donc pris en compte notre alerte sur la hausse des prix que les consommateurs allaient subir sans aucun lien avec le monde agricole, comme celle sur le prix des couches-culottes, de la lessive, des sodas etc. », note le président de l’UFC-Que-Choisir Alain Bazot, dans un billet publié ce jeudi sur le site de l’association.

« On ne peut clairement pas parler de soulagement, car la limitation de la hausse du seuil de revente à perte aux produits alimentaires est une micro concession dont on ne sait même pas comment elle va pouvoir être mise œuvre dans le cadre des différentes filières », complète Mathieu Escot, le responsable du service des études de l’UFC-Que Choisir, « L’executif dit vouloir casser la guerre des prix et que cet argent va aller dans la poche des agriculteurs mais ce raisonnement ne tient pas : on autorise les distributeurs à revendre plus cher mais rien ne les oblige à les acheter plus cher aux fournisseurs. C’est un coup de com’que de faire croire que la construction des prix des produits agricoles à partir du prix de revient des producteurs -une mesure que nous soutenons- et la hausse des seuils de revente à perte sont liés ».

Selon les calculs de l’association, la hausse du SRP de 15 % (la proportion évoquée au cours des Etats généraux de l’alimentation) sur les seuls produits alimentaires se traduirait ainsi finalement par une ponction de 1,1 à 1,2 milliard d’euros sur le pouvoir d’achat des consommateurs, contre 1,4 milliard dans sa première estimation. « Le voile pudique des pouvoirs publics sur l’impact de cette mesure n’a pas été levé, et nous demandons expressément que celui-ci soit étudié avant toute décision », conclut le président de l’UFC-Que Choisir.

« La guerre des prix va être encore plus terrible »

« Emmanuel Macron n’a pas fait de chèque en blanc à la grande distribution et a décidé de de reporter sa décision sur les SRP après la présentation par les chacune des filières d’une stratégie d’ensemble mais en décembre on verra que le compte n’y est pas », estime Olivier Mével, maître de conférences en sciences de gestion à l’université Bretagne-Occidentale (Brest) .

Pour ce spécialiste des relations Production-Industrie-Commerce, tout dépendra alors de l’attitude des enseignes de la grande distribution (GMS) : « certaines vont décider de ne pas augmenter leurs prix pour conserver leur image et demanderont à leur fournisseur de financer la hausse des coûts. Le mesure se retournera alors contre ceux qu’elle est censée protéger ; d’autres enseignes au contraire vont augmenter leurs marges et encaisser ce cadeau au détriment des consommateurs. Dans tous les cas, la guerre des prix va être encore plus terrible car le structure de ces centrales d’achat et le pouvoir de marché des GMS, lui, est intact. »