EMPLOI - L'économiste Eric Heyer réagit aux annonces de Christine Lagarde...
La ministre de l'Economie Christine Lagarde a dressé ce mercredi matin un premier bilan assez positif de la défiscalisation des heures supplémentaires en annonçant qu'environ 500.000 entreprises y avaient eu recours. Eric Heyer, chercheur à l'Observatoire français des conjonctures économiques, analyse la portée de la mesure, mise en place en octobre 2007.
Les chiffres annoncés mardi par Christine Lagarde sont-ils une bonne nouvelle?
Il faut être très prudent avec ce premier bilan, qui peut dire tout et son contraire. La mesure de défiscalisation des heures supplémentaires n'est entrée en vigueur qu'en octobre 2007, on a très peu de recul. Le budget de la mesure a été calculé sur une base de 900 millions d'heures supplémentaires par an, ce qui correspond à une dépense de 6,5 milliards d'euros pour l'Etat. Les premiers chiffres disponibles pour le dernier trimestre 2007 font état de 114 millions d'heures supplémentaires utilisées par les entreprises. Ce qui équivaut à environ 600 millions d'heures supplémentaires, en moyenne, sur une année. Soit un tiers de moins que le résultat espéré par le ministère. Les chiffres ne sont donc pas si exceptionnels que ça. En revanche, c'est une bonne nouvelle pour les finances publiques: ça a coûté moins cher que prévu à l'Etat. Ca signifie aussi que la mesure n'est pas aussi plébiscitée que le gouvernement l'aurait souhaité.
Mais un demi million d'entreprises (sur un total de 2,651 milliards selon les derniers chiffres) ont tout de même eu recours aux heures supplémentaires, c'est beaucoup...
Le problème, c'est qu'on ne sait pas ce que cachent ces chiffres. C'est trop tôt pour le dire. Il y a sans doute eu un effet incitatif, l'appel de la nouveauté, mais c'est aller trop vite en besogne que d'affirmer que c'est une réussite. La grande question est de savoir si ces heures supplémentaires sont conjoncturelles ou structurelles. C'est-à-dire qu'on ne sait pas si elles sont liées à un regain d'activité de l'entreprise ou plutôt à un choix d'organisation du travail. Par exemple, lors du passage aux 35 heures, beaucoup de petites entreprises ont choisi de rester sur une semaine de 39 heures et de payer 4 heures supplémentaires par semaine à leurs salariés. C'est un choix structurel, qui ne correspond pas à une augmentation de l'activité. Dans ce cas, ça pose problème parce que ça ne favorise pas l'emploi.
Selon vous, les entreprises n'utilisent pas plus les heures supplémentaires qu'avant?
C'est difficile de savoir, parce qu'on peut penser que certaines entreprises déclarent des heures supplémentaires, ce qu'elles ne faisaient pas avant. Maintenant, c'est déclaré car c'est aidé, même si l'opération n'est pas mirifique pour les entreprises. La mesure ne profite vraiment qu'aux entreprises de moins de 20 salariés , qui reçoivent une compensation forfaitaire plus importante que les autres, à hauteur de 1,5 euro par heure supplémentaire payée.
A qui profite cette mesure, finalement?
Elle profite aux salariés évoluant dans des entreprises qui peuvent les faire travailler plus. A priori, ça n'incite pas vraiment les gens à travailler plus pour gagner plus comme on l'a souvent entendu, pour la bonne raison que ça concerne des salariés qui avaient déja la possibilité de faire des heures supplémentaires. C'est travailler autant et gagner mieux, plutôt. Pour le salarié, la mesure est profitable: il est mieux payé et ses heures sup sont exonérées d'impôts. La défiscalisation soutient le pouvoir d'achat et, donc par effet de ricochet la consommation. Sur le long terme, ça devrait également relancer la croissance, et donc créer des emplois. Mais dans le même temps, ça plombe les finances publiques. Ce qui pourrait pousser l'Etat à augmenter certains prélèvements pour remplir les caisses.
Propos recueillis par Emilie Gavoille