L'enquête sur le scandale de la Société générale devra déterminer les mécanismes qui ont conduit un trader à mettre en jeu une somme susceptible d'anéantir la troisième banque française. Alors que la justice entend en série les protagonistes de l'affaire, 20 Minutes a demandé à un trader d'un grand établissement de décrypter, sous couvert d'anonymat, la version fournie par Jérôme Kerviel à la police, et dont les PV d'audition ont été publiés par la presse la semaine dernière.
Quelle était l'activité de Jérôme Kerviel ?
Le procès-verbal : « En 2005, j'ai pris une position sur le titre Allianz, en pariant sur la chute du marché. Peu de temps après le marché chute à la suite des attentats de Londres, et c'est le jackpot de 500 000 euros. »
· Le décryptage Kerviel décrit de la pure spéculation (un investissement « directionnel »). Il emprunte des actions du groupe Allianz pour les vendre. Quand le cours baisse, il en achète d'autres pour rendre les actions empruntées. Du coup, il gagne l'écart entre le prix de vente et d'achat, moins le coût de l'emprunt. Rien à voir avec son métier officiel de trader « arbitragiste ». Kerviel n'est pas censé jouer à la hausse ou à la baisse, mais équilibrer ses investissements. Normalement, l'argent gagné sur un investissement devait partir sur un autre placement pour éliminer le risque. Des outils informatiques sophistiqués alertent les traders sur les fluctuations des cours. Ils doivent alors agir très vite pour en profiter, vendant d'un côté et achetant de l'autre pour réaliser un mini-gain (ou une mini-perte).
Comment cachait-il ses opérations ?
Le PV : « Fin juillet [2007], le marché craque sous les "subprimes". Mon résultat grimpe : 500 millions d'euros. (...). Je me retrouvais très intimidé (...). J'ai décidé de ne pas déclarer à la banque et pour occulter cette somme, passer une opération fictive inverse. »
· Le décryptage Kerviel a parié sur une baisse de la Bourse à cause de la crise immobilière américaine. Mais son gain est trop élevé pour de l'arbitrage, qui consiste à « gratter ici et là », avec de très nombreuses opérations. Kerviel le cache donc avec un autre placement. Il invente une transaction fictive, qui génère une perte, et entre les détails dans son logiciel. Pendant que l'ordinateur suit les performances du faux investissement, il bidonne et transfère au « middle office », le service chargé de vérifier les caractéristiques des opérations traitées, un e-mail de confirmation du courtier, par exemple, à qui il prétend avoir acheté ou vendu. Ensuite, il faut encore surveiller les échéances et remplacer l'opération par une autre avant que le « back office », qui vérifie les mouvements de trésorerie, ne découvre l'absence de versement (ou de prélèvement). Ainsi, d'un point de vue comptable, les placements paraissent toujours contrebalancés.
Où passaient les gains et les pertes ?
Le PV : « Au 31 décembre [2007], je n'ai plus de pose et mon matelas est monté à 1,4 milliard d'euros. Or personne n'a jamais réalisé ce chiffre qui représente 50 % du résultat de la branche action indices de la Société générale. (...). Comme je ne suis pas supposé avoir gagné cet argent, je n'ai déclaré que 55 millions d'euros de résultat. »
· Le décryptage Les programmes informatiques sur lesquels travaillent les traders permettent de classer les placements dans une arborescence (par pays, par clients, etc.). Pour chaque portefeuille, ils connaissent les gains et pertes réalisés (quand la « pose », l'investissement, est terminée), les gains et pertes potentiels (les « poses » en cours), et la trésorerie. Kerviel pouvait très bien avoir un portefeuille réel B et un portefeuille fictif C, dont l'ensemble donnerait les résultats du dossier A. Dans ce cas, ce dernier, regardé par la banque, aurait affiché un gain de 55 millions d'euros, grâce aux pertes réalisées en C (fictif), le portefeuille B, quant à lui bien réel, étant positif de 1,4 milliard d'euros. C'est ce gain non autorisé que Kerviel appelle un « matelas ».
Pourquoi a-t-il misé 50 milliards d'euros ?
Le PV : « Début 2008, je me mets long car je vois le marché revenir dans les trois mois. (...). C'était une façon de moyenner à la baisse mon prix moyen. »
· Le décryptage Cette fois, Kerviel spécule sur la hausse du marché. Il s'est engagé en avançant une petite somme (« se mettre long ») à acheter des actions de l'indice CAC 40, dans quelques mois, à un prix fixé à l'avance. Convaincu que le cours sera alors supérieur à ce qu'il s'est engagé à payer, il attend un gain. C'est ce qu'il a réussi, dans l'autre sens, à l'été 2007. Lorsque les marchés baissent, au lieu de monter, il recommence, s'engageant pour un prix légèrement inférieur. Du coup, le prix moyen de tous ses achats baisse. L'indice a donc moins besoin de monter pour qu'il gagne. D'un autre côté, il a mis beaucoup plus d'argent en jeu : 50 milliards d'euros.
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