Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, devant le concept-car Renault Trezor au Mondial de l'Automobile, à Paris, le 29 septembre 2016.
Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, devant le concept-car Renault Trezor au Mondial de l'Automobile, à Paris, le 29 septembre 2016. - SIPA

INTERVIEW L'économiste David Cayla explique les limites du système de rémunération par stock-options utilisé par le PDG de Renault...

Le PDG de Renault s’est fait plaisir pour boucler son année 2016. Capital a pointé le fait que Carlos Ghosn a exercé son option d’achat sur des actions de l’entreprise qui pourrait lui rapporter 6,36 millions d’euros. L’économiste David Cayla, maître de conférences à l’université d’Angers et membre des Economistes atterrés, explique à 20 Minutes le fonctionnement et les problèmes soulevés par les stock-options.

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Le « cadeau de Noël » que s’est offert Carlos Ghosn représente-t-il une pratique habituelle ?

Il a reçu des stock-options, une pratique évidemment très courante qui sert à rémunérer les patrons, mais pas que : des cadres y ont aussi recours dans beaucoup d’entreprises. Le principe de rémunération est de décider à l’avance d’un prix fixe auquel le bénéficiaire pourra acheter un certain nombre d’actions à tout moment, pour les revendre dans la foulée et empocher la différence si la valeur de l’action a grimpé. C’est ce qu’a fait Carlos Ghosn, en exerçant son option promise par contrat sur 132.720 actions, à 37,43 euros l’action quand il a signé, alors qu’elle vaut désormais à l’unité plus de 80 euros. Ce qui lui fait une plus-value supérieure à six millions d’euros.

Les stock-options ne sont pas forcément des bonus déguisés pour les grands patrons ?

C’est une manière pour les actionnaires de récompenser les performances des cadres dirigeants. Problème, ces performances sont évaluées par rapport au cours boursier. S’il augmente, quelle qu’en soit la raison, cela deviendra intéressant pour un patron d’utiliser ses stock-options. Mais s’il baisse, le dirigeant n’est pas obligé d’exercer l’option. Ainsi, à ce jeu, il gagne à tous les coups, sauf si la boîte tombe en faillite. Ce système a été conçu pour inciter à gérer l’entreprise au bénéfice de ses actionnaires, car il aligne les intérêts des patrons sur ceux des actionnaires en poussant à avoir la valeur boursière la plus élevée possible.

Quels problèmes cela pose ?

Economiquement, ce n’est pas viable pour gérer une entreprise à long terme. La maximisation du cours boursier, objectif à court terme des actionnaires qui, eux, peuvent quitter l’entreprise quand ils le souhaitent, ne se fait pas forcément au bénéfice de la santé à long terme de l’entreprise, de l’investissement, de la croissance. Quand on est patron, pour faire augmenter le cours de l’action, on peut par exemple racheter ses propres actions, ce qui détruit une partie de la valeur en capital de l’entreprise. Dans ce cas, il y a moins d’actions sur le marché, mais elles valent chacune plus, de manière totalement artificielle. C’est bon pour les stock-options du patron, pour les actionnaires, mais pas pour l’entreprise dans son ensemble.

À quand remonte ce système de rémunération parallèle ?

Cela fait trente ans que l’on se questionne sur le principe des stock-options, devant la nouvelle logique de financiarisation de l’économie, qui met les entreprises au service des actionnaires. Cette logique-là date de la révolution libérale des années 70-80, qui a multiplié ce type de mesure. Carlos Ghosn est un exemple typique. Il cumule un certain nombre d’avantages en étant rémunéré en salaire par Nissan, Mitsubishi et Renault, avec une part variable de rémunération liée à la performance, plus les stock-options.

Il y a eu des tentatives pour légiférer ?

Oui, mais pas dans le sens d’un encadrement. La première fois sous Jospin, alors que Dominique Strauss-Kahn était ministre. On a voulu défiscaliser en partie les stock-options, ce qui évidemment ne les encadrait pas et leur permettait au contraire de se multiplier. Plus récemment, la loi Macron facilite la distribution de stock-options pour les start-up. On peut citer aussi le mouvement des Pigeons, au début du quinquennat Hollande, qui était contre la fiscalisation des distributions d’actions voulue par le Président. Mais il n’y a aucune initiative pour les limiter au niveau quantitatif.

Les partisans de ce système alertent sur une possible fuite des grands patrons français s’il était mis à mal. Encadrer la pratique affecterait la compétitivité de la France ?

Il est toujours possible de légiférer. Si Carlos Ghosn était moins bien payé et s’il voulait partir, Renault lui trouverait un remplaçant très facilement. Vu le niveau de rémunération atteint, il y aura toujours des candidats compétents. L’autre argument souvent invoqué consiste effectivement à dire : « Il faut qu’on se mette aux normes de ce qu’il se passe dans les autres pays. » Sauf que l’écrasante majorité des patrons français restent en France. Tous ne parlent pas anglais, ils sont peu mobiles hors des frontières. Le système capitaliste français est très endogame, les patrons des uns et des autres se retrouvent dans les conseils de surveillance des uns et des autres. Ce n’est plus du tout un système de rémunération au mérite, les plus performants ne sont même pas ceux qui gagnent le plus. Pour eux, le seul intérêt à défendre un système comme les stock-options est de récupérer une part plus grande du gâteau.

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