Journée du refus de la misère: Comment se nourrit-on lorsque l’on est pauvre?

TEMOIGNAGES A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, « 20 Minutes » donne la parole à ceux qui n’ont pas les moyens de manger sainement, ni parfois même à leur faim…

Céline Boff

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Illustration d'une femme faisant ses courses dans un supermarché.

Illustration d'une femme faisant ses courses dans un supermarché. — A. Gelebart/20 Minutes/SIPA

Comment se nourrit-on lorsque l’on vit avec moins de 1.000 euros par mois* ? Autrement dit, lorsque l’on est pauvre, comme c’est le cas de 8,6 millions de personnes en France ? A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, 20 Minutes se penche sur cette réalité du mal-manger, analysée dans une nouvelle étude publiée par ATD Quart-Monde**.

« On boit un verre d’eau, un verre de café »

Premier constat : si se nourrir est un besoin fondamental, ce n’est pas la première préoccupation des personnes pauvres. « Elles veulent avant tout payer leurs factures, leurs dettes et leurs loyers », assure le mouvement ATD Quart-Monde.

L’alimentation vient après et, bien souvent, le budget se limite à 1 euro par jour et par personne. Alors, au supermarché, « on calcule tout, on n’a pas le choix », explique Catherine**.

La priorité, c’est de nourrir les enfants. « On a un devoir envers eux, on est dans cette situation [de pauvreté], ils la subissent mais ils n’ont pas tout à subir. C’est notre faute s’ils sont comme ça… », souffle une maman. Une autre confie n’avoir jamais assez de nourriture pour se servir. Souvent, elle espère que l’un de ses enfants ne finira pas son assiette… Ce qui arrive rarement. Alors, « on boit un verre d’eau, un verre de café et puis… Les enfants, ils n’ont pas demandé à être là… Nous non plus, mais bon… »

« On n’a pas envie de se mettre à table ensemble »

Si le repas est un moment de convivialité et de partage dans de nombreuses familles françaises, il est pour les plus démunies une source quotidienne de stress et de peur. Quand on demande à Marie-France ce que signifie pour elle le mal-manger, elle répond : « C’est quand on n’a pas de plaisir à se mettre ensemble… C’est trop dur dans les regards. Quand on a des problèmes, on s’engueule, on se fuit, on se regarde par en dessous et on n’a pas envie de se mettre à table ensemble pour constater qu’on n’a pas les moyens de manger. »

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Dîner en famille n’est parfois même pas possible. Soit parce que le logement ne dispose pas d’un espace suffisant pour que tout le monde puisse s’attabler en même temps. Soit parce que les parents, et le plus souvent les mères célibataires, doivent quitter leur foyer au moment des repas pour aller travailler, salariées qu’elles sont de la grande distribution ou des entreprises de nettoyage.

Pour se sentir moins coupables de laisser leurs enfants dîner seuls, elles leur préparent les mets qu’ils aiment le plus. C’est souvent « des chips et du thon », parce que « c’est pas cher, que ça coupe la faim et qu’il n’y a rien à réchauffer… C’est sans danger ! », insiste Marie-France.

Si la nourriture crée souvent du lien social, a fortiori dans un pays comme la France, elle peut aussi isoler, comme en témoigne ce couple qui « refuse toutes les invitations, parce qu’on ne peut rien apporter et qu’on ne peut pas inviter les gens et rendre la pareille, renvoyer l’ascenseur… ».

« Mes dents tombent comme les feuilles des arbres en automne »

Les témoignages le prouvent : les personnes pauvres savent que le mal-manger nuit à la santé. Et même, elles le voient, comme en témoigne Marie*** : « Mes dents tombent toutes seules comme les feuilles des arbres en automne, et ça me handicape tellement pour parler aux gens, ou même sourire, ou manger… ».

Pour autant, elles sont excédées d’être pointées du doigt : « On est matraqués sur notre poids ! On nous dit qu’on a qu’à acheter des fruits et des légumes et de la viande rouge. Mais avec ce qu’on a pour vivre, ils rigolent, non ? ». Une autre raconte comme elle a « peur de manger », parce qu’elle sait que les plats à 1 euro rendent « les gens malades », mais qu’elle n’a pas le choix.

Et puis, la nourriture est parfois source de réconfort : « Quand ça va plus – tous ces problèmes, mon homme au chômage, ma vie qui part en vrille –, je me relève pour manger de la mayo. Ça me calme, ça calme mon angoisse. Je me rendors après, je prends des kilos… Si la vie était juste “normale”, je suis sûre que je maigrirais », confie Oriane.

« Moi, je n’ai pas ri »

Pour les plus démunis des démunis, il y a aussi l’épreuve de l’aide alimentaire. Elle est précieuse, bien sûr, mais pour la plupart, la demander exige de s’asseoir sur sa « dignité ». « Ma fille avait un an quand j’ai commencé à aller aux Restos du cœur », témoigne Marie-France.

« La première fois que mes enfants sont venus dans un vrai restaurant avec moi, la patronne a demandé à ma fille, alors âgée de quatre ans : “C’est la première fois que tu viens au restaurant ?”. Ma fille a répondu : “Non, on va aux Restaurants du cœur !”. Les gens autour ont rigolé. Moi, je n’ai pas ri. »

* 1.000 euros pour une personne seule. Le seuil de pauvreté est de 1.310 euros pour un parent isolé, de 1.500 euros pour un couple sans enfant ou encore de 2.520 euros pour un couple avec deux enfants de plus de 14 ans.

** Tous les témoignages proviennent de l’ouvrage réalisé par ATD Quart-Monde et intitulé : « Se nourrir lorsqu’on est pauvre. Analyse et ressenti de personnes en situation de précarité ». Disponible pour 10 euros par ici ou en librairie.

*** Prénom d’emprunt.