Yves de Fromentel, 56 ans, agriculteur biologique installé à Pécy (Seine-et-Marne).
Yves de Fromentel, 56 ans, agriculteur biologique installé à Pécy (Seine-et-Marne). - Céline Boff

REPORTAGE A l’occasion de l’ouverture, samedi, du Salon de l’agriculture, «20 Minutes» tire le portrait d’un «agriculteur citoyen»...

Il ne sera pas au Salon de l’Agriculture. Yves de Fromentel, 56 ans, est bien trop occupé avec sa fromagerie. Il est en train d’en construire le local, au fond de sa jolie ferme nichée en bordure de Pécy (Seine-et-Marne). Cet été, il commencera la fabrication des yaourts, des fromages blancs, du beurre, de la crème et des fromages. Le tout garanti 100 % bio.

Alors forcément, « l’agriculture et l’alimentation citoyennes », thème de la nouvelle édition du Salon, ça lui parle. « Un agriculteur citoyen est celui qui est au service du consommateur et non du fric », lance-t-il. Lui est passé au bio en 2009. « Je n’ai jamais été un gros utilisateur de chimie, mais j’étais quand même dans la production intensive. »

« Céréales, Courchevel, Cannes »

Son père avait effectué ce tournant en 1976. « A cette période, les agriculteurs sont devenus des exploitants, à la tête de terres placées entre les mains de la mécanisation, de la chimie et de la pharmacie, disposant du coup de beaucoup de temps libre et de substantielles subventions. C’était la grande époque, celle des "3C", pour "Céréales, Courchevel, Cannes" : les agriculteurs passaient leurs vacances à Courchevel, achetaient des appartements à Cannes… ».

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Et puis, tout a changé. « A force d’être nourries par les feuilles et non plus par les racines, les plantes se sont affaiblies. Il a fallu les soigner toujours plus », se souvient-il. Le cours des céréales a chuté, obligeant les exploitants à produire plus, donc à investir plus, donc à s’endetter plus, et donc à produire encore plus. Les agriculteurs ont dû affronter seuls, au mieux en famille, ce cycle infernal : plus de salariés ou presque pour les aider, plus de lieux ou presque où se confier. « La disparition de la main-d’œuvre a entraîné celle des petits commerces », souffle Yves. A Pécy, il n’y en a plus un seul. Tout a fermé : la boulangerie, l’épicerie, les quatre cafés-restaurants et même la Poste.

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Un jour, Yves a eu envie d’autre chose. « J’avais gardé mes vaches et grâce à elles, j’ai pu opérer le tournant. » Car pour lui, tout est lié : « Ma paille sert de litière pour mes vaches, qui la transforment avec leurs bouses en fumier, dont je me sers pour nourrir mes cultures. Ces productions ont des valeurs nutritionnelles exceptionnelles et une partie sert à nourrir mes vaches qui produisent alors un meilleur lait, et donc de meilleures bouses… Vous voyez, c’est un cercle vertueux ». Qui crée aussi de l’emploi : Yves a trois salariés.

 

« Ils font du bio dans le fric, pas du bio dans l’âme »

Ne lui parlez pas des derniers convertis au bio, « ces chasseurs de primes », dit-il – l’Etat verse 300 euros pour chaque hectare transformé – qui produisent seulement des céréales, cultures les plus rentables. « Ils font du bio dans le fric, pas du bio dans l’âme », s’agace-t-il.

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Ne lui parlez pas non plus de la cherté du bio. Il balaye la question d’un revers de main : « La qualité fait que vous mangez moins car vous êtes mieux rassasié, que vous jetez moins car les aliments se conservent mieux et que vous n’achetez plus de médicaments car vous ne tombez plus malade. »

Passer du conventionnel au bio n’a pas été facile. « Les trois premières années, nous devons produire en bio sans pouvoir vendre aux prix du bio », explique-t-il. Pour compenser, il lui a fallu travailler encore plus. Quinze à dix-sept heures par jour. Se battre pour trouver l’argent nécessaire au lancement de la fromagerie, encaisser les refus des banquiers, se tourner vers de nouvelles solutions, comme le crowdfunding, le financement participatif. Par ce biais, il a réussi à lever 32 000 euros auprès de citoyens du monde entier : « Par chance, notre projet a été soutenu par le professeur Joyeux… », commente-t-il.

« Je n’ai pas de chalet à La Plagne, mais je me sens utile »

Sans cette fromagerie, Yves de Fromentel ne pourra pas valoriser ses 250 000 litres annuels de lait biologique, produits par sa cinquantaine de vaches : « Il n’y a aucune filière de collecte de lait bio en région parisienne. » Heureusement, ce n’est pas le cas pour les céréales. Leur vente est ce qui lui permet de tenir, même s’il ne parvient pas toujours à nourrir sa famille.

Ce « paysan », comme il aime à se définir, est parfois passé au bord de la faillite. Et a déjà pensé au suicide. « Vous savez quelle est la différence entre l’entêtement et la confiance ? C’est la foi. » La sienne est religieuse, mais elle réside aussi dans le plaisir « de nourrir les autres, de leur donner le sens du goût, et la santé ». « Je n’ai pas de chalet à La Plagne, mais je me sens utile. » Et heureux ? A cette question, il sourit. Et répond : « Je suis heureux d’être agriculteur. »

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