Manifestation contre l'écotaxe le 26 octobre 2013 à Pont-de-Buis en Bretagne.
Manifestation contre l'écotaxe le 26 octobre 2013 à Pont-de-Buis en Bretagne. - FRED TANNEAU / AFP

Propos recueillis par Céline Boff

Les Bretons ont gagné. Leur mobilisation a fait plier le gouvernement: l’écotaxe est reportée, sine die. Mais quels ont été les grands mouvements de lutte antifiscale dans l’histoire? 20 Minutes fait le point avec Jean Garrigues, spécialiste d'histoire politique et auteur de l’ouvrage Les scandales de la République, de Panama à l’affaire Cahuzac publié aux éditions Nouveau monde.

Les médias évoquent un ras-le-bol fiscal généralisé, dont le dernier symbole est la révolte bretonne sur l’écotaxe. Quels sont les précédents dans l’histoire?

Ils sont très nombreux car la France a une grande tradition de révolte antifiscale. L’impôt a toujours été la principale cause des révoltes et il est également à l’origine de la Révolution. En 1789 en effet, les caisses du royaume sont vides du fait de l’implication de la France dans la guerre d’indépendance américaine.

Pour se refinancer, Louis XVI souhaite lancer une grande réforme fiscale et veut que la noblesse participe à l’effort national. C’est ce qui amène la tenue des Etats généraux, qui s’ouvrent le 5 mai 1789. Mais dans leurs cahiers de doléances, les nobles ne veulent renoncer à aucun privilège et le Tiers Etats évoque la fiscalité seigneuriale, cléricale mais surtout royale, contre laquelle il s’insurge.

A quand remontent les premières révoltes fiscales?

C’est une histoire quasi millénaire! Mais parmi les révoltes les plus importantes, nous pouvons évoquer celle des Maillotins en 1382. L’Etat monarchique accroît alors la fiscalité royale, qui s’ajoute aux impôts déjà prélevés par les seigneurs et le clergé. Pour le peuple, c’en est trop: il se soulève et tue les collecteurs d’impôts avec des maillets de plomb –d’où leur nom.

Le XVIIe siècle est également marqué par une série de révoltes paysannes et populaires: il y a les Croquants du Quercy en 1624, les Va-nu-pieds de Normandie en 1639 ou encore les Bonnets rouges de Bretagne en 1675. C’est d’ailleurs en référence à cette révolte que les Bretons ont arboré ces derniers jours des bonnets rouges lors de leurs manifestations. Et à chaque fois, le peuple se révolte contre des impôts décidés par le royaume et ressentis comme un excès du pouvoir central.

Quels ont été les grands mouvements dans l’histoire plus récente?

A partir de 1914, l'impôt sur le revenu (IR) est mis en place, notamment pour faire face aux dépenses engendrées par l'effort de guerre. Un courant de pensée commence à se développer contre ce nouvel impôt, surtout dans les classes moyennes et chez les professions indépendantes.

En 1921, la Ligue de défense des contribuables est créée et se transforme en 1928 en Fédération nationale des syndicats de contribuables. En 1933, cette Fédération lance une grande campagne contre l’IR, soutenue par les organisations patronales et par François Coty, un homme d’extrême droite qui a fait fortune dans le parfum. Des manifestations sont organisées partout dans le pays.

Cette révolte antifiscale a été portée par l’extrême droite?

Plusieurs figures appartiennent effectivement à ce courant, comme Jacques Lemaigre-Dubreuil, PDG des Huiles Lesieur, qui devient président de la Fédération des contribuables en janvier 1935. La Fédération s’allie également à Henri Dorgères et ses Chemises vertes, une organisation de défense des intérêts paysans d’extrême-droite.

Mais, à l’exception de la gauche, la lutte antifiscale est soutenue par des personnes de toutes sensibilités politiques, y compris des proches du parti radical.

En matière de lutte antifiscale, il y a aussi le poujadisme dans les années 1950…

C’est effectivement la référence. Ce mouvement est créé par Pierre Poujade, un petit libraire. Son mouvement syndical, l'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA), connaît un grand succès tout comme sa version politique, l'Union et fraternité française (UFF). En 1956, pas moins de 51 députés de l’UFF siègent à l'Assemblée nationale. Et parmi eux, il y a Jean-Marie Le Pen.

L’actuelle révolte des Bretons rentrera-t-elle dans l’histoire?

Ce qui est certain, c’est que la France d’aujourd’hui n’est plus celle des années 1930 et 1950. Le poids de la province était alors très important et les mouvements régionaux avaient un fort rayonnement.

Concernant le conflit breton, les médias ont parlé d’un lobby breton au gouvernement et effectivement, plusieurs ministres sont originaire de Bretagne, ce qui a sans conteste donné un certain relais à la mobilisation de cette région. Mais la mobilisation ne fait pas boule de neige, bien au contraire: les autres territoires expriment leur désapprobation car ils ont le sentiment que si des avantages sont accordés à la Bretagne, ce sera à leur détriment.

En matière de lutte antifiscale, la France est-elle une exception en Europe?

Les affrontements antifiscaux sont moins fréquents et plus feutrés dans les pays anglo-saxons. D’abord parce que ces Etats ont une structuration politique différente avec une vraie culture du dialogue et de la négociation. Ils sont ensuite moins centralisés. Nous l’avons vu à travers l’histoire: ce sont toujours les impôts décidés par l’Etat français, qu’il soit monarchique ou républicain, qui sont remis en cause. C’est parce que ce pouvoir est éloigné que la fiscalité qu’il impose paraît d’autant plus insupportable.