Jacques Attali: «Les Français ne s’aiment pas les uns les autres»

INTERVIEW – L’économiste Jacques Attali défend auprès de «20 Minutes» une économie plus vertueuse...

Propos recueillis par Céline Boff

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Jacques Attali, le 21 septembre 2013

Jacques Attali, le 21 septembre 2013 — KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Il a été conseiller spécial de François Mitterrand. Jacques Attali est aujourd’hui à la tête du Mouvement pour l’économie positive. 20 Minutes l’a rencontré lors du LH Forum, qui se tient jusqu’à vendredi au Havre.

La deuxième édition du LH Forum s’est ouverte ce mercredi au Havre. Elle réunit de multiples experts, patrons, syndicalistes et autres responsables politiques pour parler «économie positive». De quoi s’agit-il?

L’économie positive, c’est ce que nous faisons quand nous prenons en compte l’intérêt de nos enfants ou de nos petits enfants pour prendre nos décisions personnelles. Par exemple, lorsque nous choisissons d’épargner pour leurs futures études plutôt que de consommer immédiatement. L’idée que nous défendons, c’est de généraliser ce comportement à la vie collective, c’est-à-dire aux entreprises, aux associations, à l’Etat. Il faudrait que l’ensemble de ces instances prennent leurs décisions en tenant compte de l’intérêt des générations suivantes.

N’est-ce pas une idée un peu… naïve?

Agir ainsi relève plutôt de l’égoïsme. Car se préoccuper des générations suivantes, c’est surtout créer les conditions qui leur permettront de s’occuper de nous plus tard. C’est par exemple s’assurer que ces générations payeront nos pensions de retraite ou encore, qu’elles organiseront les services publics dont nous aurons besoin quand nous ne serons plus en âge de travailler… Etre altruiste est donc un acte rationnel et égoïste.

L’économie positive signe-t-elle la fin de la finance?

Elle signe en tout cas la fin d’un secteur financier qui ne fait des profits que pour lui-même, qui fait fonctionner les capitaux sans que ceux-ci ne soient jamais placés au service des entreprises. L’économie positive remet en cause cette finance-là.

Vous avez remis samedi dernier au président François Hollande un rapport sur cette économie positive. Que dit-il?

Il explique que la crise actuelle trouve sa source dans le fait que notre économie soit dans le meilleur des cas neutre, dans le pire des cas, négative. Et il affirme que si nous voulons résoudre le problème de la récession et du chômage, il faut que l’économie devienne plus positive. Dans ce rapport, nous avons également classé l’ensemble des pays développés selon un critère de positivité. Résultat: la France, qui est la cinquième puissance mondiale, arrive seulement à la 19e place sur 34 -le pays le plus positif économiquement étant la Suède. Enfin, nous avons formulé de nombreuses recommandations pour que l’économie devienne plus positive… C’est-à-dire pour que le monde reste vivable dans un siècle.

Comment la France peut-elle se classer à la 19e place alors qu’elle bénéficie d’un système social développé et de services publics conséquents?

Parce que notre pays est très endetté. Que son système scolaire est bon, mais pas dans le primaire. Et parce que les Français n’ont pas confiance en eux, qu’ils ne s’aiment pas les uns les autres et qu’ils sont très pessimistes, ce qui entraîne un manque de confiance en l’avenir. Sur tous ces indicateurs, la France n’est pas la plus mauvaise, mais elle est à chaque fois en dessous de la moyenne.

Parmi les mesures soumises au président de la République, vous proposez de créer un Conseil du long terme. A quoi servirait-il ?

Nous proposons en fait de transformer le Conseil économique, social et environnemental (Cese) en un Conseil du long terme. Ses membres, élus ou non, auraient une seule mission: s’exprimer au nom des générations suivantes. Concrètement, ce Conseil aurait un droit de veto sur les lois que s’apprête à voter le parlement, s’il n’est pas convaincu de leur intérêt pour les générations futures.

La reprise est déjà là aux Etats-Unis ou encore en Allemagne… N’arrivez-vous pas un peu trop tard avec ce «nouveau» modèle?

Nous ne sommes absolument pas sortis de la crise. Nos dettes sont plus élevées que jamais, les risques écologiques sont de plus en plus présents… Et la reprise américaine est très fictive. Les revenus générés ces dernières années ont été et sont absorbés par seulement 1% des Américains… Ceux qui sont les plus riches. Tous les autres citoyens continuent de voir leurs revenus stagner ou baisser. L’Américain moyen vit aujourd’hui moins bien qu’il y a quarante ans… C’est cela, la réalité.

Pensez-vous vraiment que l’économie positive puisse devenir le modèle dominant?

Il faudra sans doute un siècle pour que ce soit le cas, mais ce système est déjà très présent. Nous avons aujourd’hui des associations et des ONG très puissantes qui agissent en ce sens, les entreprises commencent à comprendre l’importance de la responsabilité sociale, les consommateurs veulent acheter équitable… L’idéologie change.

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