Faut-il effacer les dettes publiques?

ECONOMIE – Les restructurations comme en Grèce ou à Chypre ont montré la voie à un phénomène qui pourrait se généraliser à d’autres pays de la zone euro. Et même à la France...

Mathieu Bruckmüller

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Le sauvetage de l'euro va impliquer partout des pertes de souveraineté nationale difficiles à gérer sur le plan politique, comme le montre le cas de la Grèce où cette situation a conduit à la convocation d'un référendum à haut risque.

Le sauvetage de l'euro va impliquer partout des pertes de souveraineté nationale difficiles à gérer sur le plan politique, comme le montre le cas de la Grèce où cette situation a conduit à la convocation d'un référendum à haut risque. — Daniel Roland afp.com

A priori, c’est une bonne nouvelle. Pour le 20ème trimestre de suite, l’économie grecque a reculé, entre avril et juin, mais de seulement 4,6% contre 5,6% entre janvier et mars. Pourtant, le pays est loin de la sortie de crise.

Une purge calamiteuse en Grèce

«Loin d’avoir contribué au rétablissement de son économie, les plans successifs imposés à la Grèce par la Troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international et Commission européenne) l’ont plongé dans une dépression profonde. Un état quasi comateux. Le pays déplore 26% de chômeurs, une jeunesse détruite (plus d’un jeune de moins de 25 ans sur deux est au chômage), des malades laissés sans soins, des retraités sans retraite… Le bilan de la purge imposée à la Grèce est calamiteux», dénoncent les économistes Benjamin Coriat et Christopher Lantenois.

Les créanciers privés ont beau avoir fait une croix sur plus de 100 milliards d’euros, la Grèce n’arrive pas à sortir la tête de l’eau. Le FMI a même reconnu des erreurs. Résultat, une nouvelle aide financière de plusieurs milliards d’euros est inéluctable. «Il faut créer une rupture pour sortir de cette dynamique infernale. La situation est très critique car les efforts mis en oeuvre ne portent pas vraiment leurs fruits, puisque l’activité continue de se contracter à un rythme fou», avertit l’économiste Philippe Waechter chez Natixis Asset Management.

Merkel plus solidaire qu’in ne croit

Même la Chancelière allemande Angela Merkel n’exclut pas un nouvel effacement de la dette grecque détenue par les pays de la zone euro. Un sujet pourtant délicat pour les contribuables allemands à l’approche des élections législatives du 22 septembre, qui sont peu enclins à payer pour les mauvais gestionnaires du sud.

Mais la Grèce est loin d’être un cas à part. Le sauvetage ce printemps de l’économie chypriote a montré que l’effacement d’une partie des dettes d’un pays ou de son système bancaire n’est plus un tabou. «Beaucoup de pays (France, Espagne, Italie, Portugal, Irlande, Grèce, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Finlande) «héritent» d’une dette, publique et privée, très importante, alors que leur activité économique s’est contractée. Il y a alors «debt overhang»: freinage de la  croissance en raison du poids de la dette», souligne Patrick Arthus, chef économiste chez Natixis.

400 milliards de dettes en plus en douze mois

Et malgré les plans de rigueur sur l’ensemble du Vieux Continent, les dettes publiques des 17 pays de la zone euro ont encore augmenté de plus de 400 milliards d’euros relevait récemment Eurostat. Alors qu’en France, la dette de l’Etat dépasse les 1.800 milliards d’euros, faut-il imiter l’Argentine qui en a rayé d’un trait les trois quarts en 2001?

>> Qui détient la dette française? Les explications sont par ici

Pour le gouverneur de la Banque de France, l'idée d'une annulation totale est «simple» mais «extraordinairement dangereuse» avec un risque de faillite en cascade des banques qui détiennent de la dette publique tout comme des particuliers  titulaires d'assurance-vie, de Sicav ou d'obligations. Autre écueil: «A supposer que ceux qui ont prêté survivent, ils ne sont pas prêts de re-prêter ou alors à des taux extraordinairement supérieurs», estime Christian Noyer.

«Il faut tenter autre chose»

L’économiste Florence Huart de l’Université de Lille 1 qui n’est pas contre une restructuration au cas par cas, met aussi en avant le risque «d’aléa moral» en cas de généralisation en Europe d’un effacement des dettes. Se sachant secourus, les emprunteurs seraient moins incités à être rigoureux dans le futur. De son côté, Patrick Arthus appelle à «oser restructurer les dettes excessives», dans le temps, sans brutalité, avant qu’il ne soit trop tard.

«Il y a quatre façons de restructurer nos dettes : l’effacement pur et simple ou partiel, la baisse des taux d’intérêt ou l’allongement des délais de remboursement. Si l’effacement des dettes ne doit ni pénaliser les particuliers ni déstabiliser le système bancaire international, aujourd’hui, il faut tenter autre chose que ce qui est appliqué aujourd’hui pour s’en sortir», abonde Benjamin Coriat, professeur à Paris 13 et et co-président du collectif des Économistes Atterrés.

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