Emploi: «La question est plutôt de savoir pourquoi le chômage en France n'est pas plus élevé»

INTERVIEW Malgré des statistiques de chômage records, l'économiste Philippe Askenazy souligne que le marché de l'emploi français résiste remarquablement bien à cette crise sans précédent...

Propos recueillis par Claire Planchard

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L’économiste Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS et chercheur à l'Ecole d'économie de Paris.

L’économiste Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS et chercheur à l'Ecole d'économie de Paris. — Ens

Alors que Pôle emploi s’apprête à annoncer mardi une 21e hausse mensuelle consécutive du nombre de chômeurs, s’étonner que le taux de chômage français ne soit pas plus élevé peut paraître une pure provocation. Il s’agit pourtant de travaux scientifiques des plus sérieux. Les explications de l’économiste Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS et chercheur à l'Ecole d'économie de Paris et auteur de «Les décennies aveugles. Emploi et croissance en France 1970-2010», (Le Seuil, Paris, 2011).

Le taux de chômage s’approche du pic historique de 1997 et pourtant, vous estimez que cela pourrait être bien pire?

Oui, compte tenu de la durée de la crise que nous traversons, si on s’en tenait aux séries statistiques dont on dispose depuis 1945, les ajustements sur le marché du travail aurait été bien plus forts avec au moins un ½ million de chômeurs en plus en France. Mais aussi en Grande-Bretagne et en Allemagne. Au niveau européen, on devrait avoir 4 à 5 millions de chômeurs de plus, selon les estimations du BIT. Donc globalement nous avons une bonne résistance de l'emploi malgré cette crise très profonde. La question est donc plutôt savoir pourquoi le chômage demeure contenu.

Comment l’expliquez-vous?

C’est une réflexion est menée par beaucoup d’économistes et une vingtaine d’hypothèses sont actuellement avancées. Parmi elles, il y a notamment la récente réforme des retraites, qui a eu pour effet de repousser l’âge de départ mais aussi de mettre fin aux dispositifs de préretraite, privant ainsi les entreprises d’un moyen d’ajustement rapide sur la case «seniors». Autre explication: la spécificité de cette crise, dont on ne sait ni quand ni comment on va sortir. Dans ce contexte, les entreprises ne sont pas en capacité de se projeter et d’avoir une politique de gestion de leur main d’œuvre. Elles conservent donc des emplois dans des établissements qui ne réalisent plus de profit. Enfin, une troisième hypothèse, plus positive, tient au fait que la main d’œuvre est aujourd’hui bien plus qualifiée que lors du pic de chômage de 1997, ce qui incite les entreprises à les conserver. Cette population active, issue de la démocratisation scolaire des années 80, a donc structurellement une meilleure résilience par rapport à la crise.

Que répondez-vous à ceux qui pointent au contraire le manque de flexibilité de notre marché du travail pour expliquer le chômage de masse en France?

Quand les entreprises demandent plus de flexibilité, elles sont dans leur rôle mais on a aujourd’hui déjà fait énormément en la matière. Dire que les entreprises ne veulent pas embaucher parce qu’elles ont peur de ne pas pouvoir licencier ne tient plus. Les entreprises ne semblent pas avoir de problème à licencier. En revanche, elles n’embauchent pas parce qu’elles ne savent pas quels seront leurs besoins demain et comment va se dérouler la sortie de crise. Or les politiques menées actuellement sont défensives («essayons de tenir en attendant que la croissance reparte»), alors que seule une perspective de croissance peut relancer l’emploi. Mais avec une logique purement «austéritaire», il ne peut y avoir de sortie de crise à court-terme.

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