Le sauvetage de l'euro va impliquer partout des pertes de souveraineté nationale difficiles à gérer sur le plan politique, comme le montre le cas de la Grèce où cette situation a conduit à la convocation d'un référendum à haut risque.
Le sauvetage de l'euro va impliquer partout des pertes de souveraineté nationale difficiles à gérer sur le plan politique, comme le montre le cas de la Grèce où cette situation a conduit à la convocation d'un référendum à haut risque. - Daniel Roland afp.com

M.B.

La «guerre des changes» s’intensifie. Derrière ce phénomène en apparence technique se cache une arme, de plus en plus utilisée à l’heure où l’activité mondiale tourne au ralenti, responsable de conséquences économiques majeures. Preuve de l’inquiétude grandissante qu’elle suscite, elle sera au centre des discussions cette fin de semaine à Moscou à l’occasion de la rencontre des ministres des Finances du G20. Décryptage d’une bataille feutrée aux effets destructeurs.

La guerre des monnaies, kézako ?

Il s’agit de l’action plus ou moins délibérée d’un pays pour affaiblir la valeur de sa monnaie afin de booster ses exportations, et donc sa croissance, grâce à la baisse des prix vendus à l’étranger.

Pour Patrick Artus, chef économistes chez Natixis, pas de doute,  «on observe bien les premiers signes de la « guerre des changes». Un débat «inapproprié, stérile et contre-productif» selon Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE).

La question est en effet très sensible. Elle ne figure finalement pas à l'ordre du jour du G7. Pourtant, mardi un communiqué réaffirmait son «engagement de longue date à l'égard des taux de change déterminés par le marché». Mais cette manifestation d'unité n'a tenu que quelques heures. «Il n'y a pas de dévaluations compétitives, il n'y a pas de guerre des monnaies», a insisté le vice-ministre des Finances Sergueï Storchak. «Ce qui est en train de se passer, c'est une réaction des marchés à un processus de prise de décision exclusivement interne.»

Les manœuvres en cours sur le dossier des changes rappellent les tensions des années 1980, lorsque les accords du Plaza puis du Louvre tentaient de ramener l'ordre dans le système international après la hausse puis la baisse excessives du dollar américain.

Qui sont les assaillants?

Tous les regards lors du G7 seront tournés cette fois-ci vers le Japon. En effet, son nouveau Premier ministre  montre les muscles. «Pour les postes du gouverneur de la Banque du Japon et de ses adjoints, il faut des personnalités qui comprennent ma ligne de pensée sur la politique monétaire afin d'en finir avec la déflation», vient de poser comme condition le chef du gouvernement Shinzo Abe. Faisant fi de l’indépendance de l’institution, il souhaite que celle-ci mène une politique offensive en inondant le marché de liquidité en rachetant des obligations d’Etat nippones à tour de bras afin de faire baisser les taux d’intérêt et du coup la valeur du yen. Résultat, ce dernier a plongé de 20% face au dollar entre novembre et février. De quoi alimenter les inquiétudes internationales.

Mais le Japon n’est pas le seul. «Les achats massifs de dettes publiques pour faire baisser les taux d’intérêt à long terme» se font aussi aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne selon Natixis. Patrick Artus constate que le billet vert depuis l’été se déprécie face à l’euro au RMB chinois et aux monnaies émergentes tandis que la livre évolue de manière erratique. En revanche, constate l’expert, «pour l’instant, la zone euro est plutôt spectatrice de la guerre des changes». «La Banque centrale européenne, qui tient à son indépendance, refuse la surenchère», décrypte Jacques Le Cacheux, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Résultat: la monnaie unique est à son plus haut niveau depuis 33 mois face au yen et depuis 14 mois face au dollar, à plus de 1,35 dollar.

Quelles conséquences ?

Dans la zone euro, la France, le pays le plus menacé par la baisse de la monnaie unique, a déjà tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. L'euro est trop haut par rapport à ce que l'économie européenne est en droit d'attendre», a estimé le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. A raison, selon l’économiste Marc Touati: «A chaque fois que l’euro s’apprécie de 10%, la croissance perd 0,5 point. Dès que la barre d’1,35 dollar pour un euro est franchie, cette déperdition de croissance pour 10% d’appréciation est doublée». Alors que l’assurance-chômage anticipe 178.000 chômeurs de plus cette année, la flambée de l’euro pourrait coûter 100.000 emplois de plus par an, calcule Matthieu Plane, économiste à l’OFCE.

Mais la hausse de l’euro est peu de chose par rapport à la volatilité des monnaies en Asie «où la violence des mouvements des parités de change commence à avoir des effets destructeurs sur des économies très intégrées», constate Natixis.