Michel Barnier, Commissaire européen au Marché interieur et aux Services le 29 janvier 2013 dans son bureau parisien.
Michel Barnier, Commissaire européen au Marché interieur et aux Services le 29 janvier 2013 dans son bureau parisien. - V. WARTNER / 20 MINUTES

Propos recueillis par Céline Boff

Michel Barnier a été ministre (UMP) de l’Agriculture sous le gouvernement Fillon. Il est maintenant commissaire européen au Marché unique et à la Régulation financière. Un poste occupé pour la première fois par un Français depuis la création de l’Union européenne. 20 Minutes l’a rencontré lors de son passage à Paris.

David Cameron a promis aux Britanniques d’organiser un référendum sur leur présence dans l’Union européenne (UE) s’il est réélu. Le Royaume-Uni doit-il en sortir?

Que le Royaume-Uni débatte de cette question est positif. Le pire, c’est le silence, car il entretient les peurs. Cela dit, nous ne pouvons pas revenir en arrière dans la construction européenne, ni faire une Europe à la carte. Ce pays, dont l’industrie financière représente 40% de celle de l’Europe, qui a une politique étrangère très active et une défense forte, a intérêt à être dans l’UE et nous avons intérêt à ce qu’il y reste.

Souhaiteriez-vous la tenue d’un tel référendum en France?

Non, mais je pense que cette année 2013 devrait être l’occasion d’organiser un grand débat public sur l’Europe. Des personnalités comme Juppé, Jospin, Bayrou ou encore Cohn-Bendit pourraient réaliser un état des lieux engagé, qui serait ensuite soumis au débat public. Ce qui nous permettrait de savoir ce que nous voulons, de préparer nos réponses mais aussi nos demandes à l’Europe. Débattre de l’Europe, ce n’est pas discuter de la politique étrangère. 60% de nos normes, de nos lois et de notre cadre de vie viennent de Bruxelles. Ce ne sont pas les autres qui le font pour nous, la France y participe, mais nous ne le faisons plus seuls.

Vous militez pour davantage d’intégration, de partage de souveraineté, de fédéralisme… L’inverse de ce que veulent les peuples d’Europe. Les élites peuvent-elles continuer à avancer en faisant fi de la démocratie?

Mais nous avançons par la démocratie. La Commission européenne, dont je fais partie, fait des propositions, les Etats et le Parlement décident. S’il n’y avait pas la politique agricole commune, nous redeviendrions dépendants des importations, si nous ne construisions pas ensemble des Airbus, nous serions contraints d’acheter des Boeing, si nous n’avions pas l’euro, le franc serait dominé par le Deutsche Mark… Nous avons intérêt à être ensemble. Bien sûr, les peuples s’inquiètent d’une perte d’identité. Mais je veux que l’Europe soit unie sans être uniforme. Aujourd’hui, quatre pays européens, dont la France, font partie des 10 pays les plus puissants au monde. En 2050, la France ne sera plus dans ce top 10. Si nous ne voulons pas nous contenter de regarder ce que les Chinois, les Américains, les Indiens ou encore les Russes décident pour nous, il faut être européen. Sans cesser d’être patriote.

La France doit-elle tenir à tout prix l’objectif de 3% de déficit public?

On ne peut pas vivre avec une dette et un déficit durables. Atteindre cet objectif est dans notre intérêt. La maîtrise des dépenses publiques doit être une priorité.

La croissance prévue par le gouvernement ne sera sans doute pas au rendez-vous. Il faudra donc préparer un nouveau plan de rigueur?

Un plan de bonne gestion! Il faut qu’on s’habitue dans ce pays à dépenser moins, à dépenser mieux et il y a des progrès possibles. Tout cela demande des efforts, mais que les Français ne pensent pas que c’est de la faute de Bruxelles. Ce ne sont pas les Italiens, les Espagnols ou les Allemands qui vont faire les efforts pour nous.

Vous êtes favorable à la suppression des Départements?

Non, plutôt à la fusion du nombre de Départements et de Régions… A fortiori à l’heure d’Internet, les administrations peuvent trouver des économies.

Quel regard portez-vous sur la réforme bancaire proposée par le gouvernement Ayrault?

C’est une première étape… Nous allons proposer au niveau européen une réforme qui sera sans doute plus forte. Aucun marché financier, aucun acteur, aucun produit n’échappera à une régulation publique. Je ne veux plus que les contribuables soient appelés à la rescousse des banques. Et je veux également de la transparence sur les rémunérations des banquiers et que les actionnaires puissent décider des plafonds de ces rémunérations.

Vous êtes commissaire européen au Marché intérieur. En quoi consiste votre job?

Le marché intérieur est un espace de vie commun à 500 millions de consommateurs et à 22 millions d’entreprises. C’est surtout le plancher de l’économie européenne. S’il est fracturé en 27 législations nationales, il ne peut pas être solide. Mon rôle, c’est de le rendre encore plus cohérent. 

Quelles grandes réformes manquent-ils pour relancer ce marché intérieur?

Nous avons fait 60 propositions et certaines viennent d’aboutir, comme le brevet européen. Jusqu’à présent, une entreprise devait débourser 25.000 euros pour se protéger dans les 27 pays de l’Union. Le brevet européen lui permettra de se protéger dans 25 de ces pays pour dix fois moins cher: 2.500 euros. Les PME attendaient cela depuis vingt-cinq ans. Autre exemple: nous venons de présenter une loi pour sécuriser la signature électronique, c’est la clé pour développer le commerce électronique et pour numériser la commande publique en Europe. Si nous supprimons cette paperasse pour les entreprises et les collectivités locales, nous ferons 80 milliards d’euros d’économies par an.

Vous êtes un militant de l’Europe de la défense. La France qui s’engage seule au Mali, cela vous attriste?

La France n’est pas seule. Elle intervient militairement seule, mais avec l’appui logistique des Allemands, des Britanniques, des Russes et d'autres pays européens. L'Europe soutiendra également les troupes africaines. Et une politique européenne de défense ne s’improvise pas dans la crise et dans l’urgence. Comment les pays européens veulent-ils lutter contre le terrorisme dans la région subsaharienne? Cette question n’ayant pas été débattue en amont, il n’est pas possible de trouver une réponse commune. Prenez les Balkans. L’éclatement de la Yougoslavie avait donné lieu à une guerre moyenâgeuse qui s’est tenue il y a 20 ans seulement, en Europe, chez nous. Ce conflit avait pris de court tous les pays d’Europe et des dizaines de milliers de personnes sont mortes. Depuis, les Européens ont défini une politique commune pour les Balkans. Nous avons avancé, mais cela prend du temps.