Indochine: «On a toujours peur que, tout d'un coup, les gens n'aient plus envie de nous écouter»

INTERVIEW Le nouvel album d’Indochine, « 13 », vient de sortir. « 20 Minutes » a rencontré Nicola Sirkis et oLi dE SaT. L'occasion de parler musique, mais aussi Trump et pèlerinage de Compostelle...

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Les membres du groupe Indochine.

Les membres du groupe Indochine. — Hidiro

C’est le bon numéro de la rentrée. 13, le nouvel album d’ Indochine est sorti ce vendredi et laisse entrevoir une poignée de tubes potentiels. 20 Minutes a rencontré le chanteur, Nicola Sirkis, et le guitariste Olivier Gérard (alias oLi dE SaT) en plein marathon promo cette semaine. L’occasion d’évoquer leur opus, mais aussi de parler de Donald Trump, des pèlerins de Compostelle et de Martiens…

Un treizième album, intitulé « 13 », avec treize enfants sur la pochette… c’est pour conjurer la superstition ?

Nicola : On a tourné autour de ça. Treize albums, pour un groupe de rock, c’est un exploit. On a voulu qu’il soit à la hauteur de ce luxe, qui nous touche, d’être aussi attendu au bout du treizième album.

Le public vous est toujours fidèle, vous expliquez ça comment ?

oLi : Difficile de répondre quand on est les principaux concernés. On est toujours surpris, notamment avec cet album-là. On a senti qu’il était plus attendu que les précédents. Peut-être parce qu’on a été absents dans les médias pendant deux ou trois ans, qu’on n’a rien laissé filtrer et donné peu d’infos. Le jour où on a ouvert la billetterie pour la tournée*, plus de 100.000 tickets ont été vendus. On est les premiers surpris, parce qu’on a toujours peur que, tout d’un coup, les gens n’aient plus envie de nous écouter ou qu’on ne soit plus dans l’air du temps. Quand on compose, on fait comme si c’était le premier album. On garde la motivation d’un jeune groupe, faire de la musique qui nous plaît. La seule condition qu’on a est de continuer à se faire plaisir, c’est peut-être ça qui explique la longévité.

N. : C’est rare pour un groupe des années 1980 d’avoir une audience aussi large. On a un public ado qui vient nous voir. C’est inexplicable ou inexpliqué, mais ce qu’on fait les touche.

« J'espère que des Martiens nous trouveront »

Peut-être la manière dont vous abordez la mélancolie, le spleen ?

N. : Oui, certainement, le romantisme du XIXe siècle. On n’est pas dans le trip macabre, mais on a ces appréhensions sur le temps qui passe, la tristesse d’un monde qui nous plaît moins alors qu’il pourrait être mieux, les chagrins de pertes d’amour ou de personnes.

Un des thèmes qui parcourt l’album, c’est le besoin d’ailleurs, d’utopies. C’est le message que vous vouliez faire passer ?

N. : Il n’y a pas de message, c’est des sensations. On adore le monde dans lequel on vit, mais ce que l’on fait de ce monde-là nous plaît de moins en moins. Dans les prochaines centaines d’années, la priorité sera la conquête de l’espace parce que la Terre sera peut-être moins habitable. Ou j’espère que d’ici là on trouvera… ou que des Martiens nous trouveront. Je me suis mis à me rebrancher à la science-fiction : se dire qu’il n’y a pas que nous dans cet espace-là, ça favorise l’imaginaire.

Dans l’album, vous évoquez explicitement le Front national et Donald Trump…

N. : Mais pas que… C’est deux titres sur quinze.

Mais « Trump le monde » sample des discours du président américain, ce n’est pas anodin…

N. : Ça le définit bien, il a trompé son monde, je pense que les gens qui ont voté pour lui commencent à s’en apercevoir. C’est quelqu’un qui a du bagou, comme - je m’excuse pour cette profession-là - un bonimenteur, quelqu’un qui te vend des casseroles en te disant qu’elles sont fabriquées en France alors qu’elles sont fabriquées en Chine. C’est ça Trump, une illusion-spectacle.

« Un gouvernement d'extrême-droite, on sait ce que ça donne : quelques mois après, c'est les pleins pouvoirs et puis c'est terminé. »

La montée des populismes vous effraie ?

N. : J’ai beaucoup parlé avec des gens qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale, et en voyant qu’il y avait un parti d’extrême droite au deuxième tour [de la présidentielle], qu’autant de gens votaient pour lui, ils en avaient les larmes aux yeux, ils en pleuraient. Ça veut dire qu’ils avaient vu des choses qu’on ne voit pas. Je trouve ça touchant, ça m’a marqué. J’en ai fait une farce poétique, politique [Un été français] en me projetant dans ce que serait un gouvernement d’extrême-droite. On sait ce que ça donne : quelques mois après, c’est les pleins pouvoirs, et puis c’est terminé.

Vous avez séjourné en Aubrac pour écrire des textes. Vous vouliez vous tenir éloigné de l’actualité ?

N. : C’était pas vraiment ça, mais je me suis retrouvé à l’insu de mon plein gré dans une zone blanche, c’est à dire où il n’y a pas de relais mobile et où Internet fonctionne mal. Un endroit incroyable, en haut d’un plateau venteux. C’est space, mais pas si mal de couper tous les moyens de communications.

« On n'aurait pas imaginé que, 25 ans après "3e sexe", des milliers de Français humilieraient les homosexuels dans la rue. »

Pour vous qui vous passionnez pour l’espace, on peut difficilement faire endroit plus terrestre…

N. : Ça, c’est clair ! Un peu la steppe. Mais l’Aubrac, on y est en trois heures. On prend l’avion jusqu’à Rodez et après on a une heure de route. C’est sûr que je n’y serai pas allé à cheval. Mais c’est marrant, c’est sur le chemin de Compostelle. On voit passer des pèlerins et ça m’intéresse pas mal, ces gens qui se donnent un challenge de marcher trente kilomètres par jour. C’est un truc à faire, je pense.

« Tomboy 1 » m’a semblé faire écho à « 3e sexe », vous confirmez ?

N. : 3e sexe, en 1985, c’était un hymne à la tolérance vestimentaire, sexuelle, et personne n’aurait imaginé que, 25 ans après, des milliers de Français allaient humilier des homosexuels dans la rue [lors des débat sur l’ouverture du mariage aux couples homos]. Tomboy 1, c’est une suite logique, la boucle est bouclée. C’est l’histoire d’un transgenre, un petit garçon dans le corps d’une fille.

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Kiddy Smile fait un featuring sur ce morceau, comment l’avez-vous découvert ?

N. : C’est ma nièce, Lou, qui m’a montré son clip, Let A Bitch Know, et j’ai trouvé ça fort. Il fait de l’urbain [de la house] et il effectue son coming out et dieu sait qu’il est difficile d’assumer son homosexualité dans ce milieu-là. Il l’assume d’une façon pas du tout craintive, je trouve ça super fort. Je lui ai parlé du texte de Tomboy 1 – il est facile d’entrer en contact avec les gens aujourd’hui – et il a été touché qu’on fasse appel à lui. Il a écrit une partie du texte en anglais. C’était cool de faire ce morceau avec lui.

Asia Argento a aussi beaucoup travaillé avec vous, notamment en réalisant le clip de « La vie est belle ». Le feeling entre vous était évident ?

N. : C’est une artiste, une réalisatrice, qui me passionne depuis longtemps. Je voulais qu’elle signe absolument le clip de Belfast, un single du précédent album, et elle n’avait pas pu, car occupée sur un autre projet. On est restés en contact. On s’est beaucoup parlé. J’ai passé une soirée avec elle au moment où j’étais en train d’écrire quelques textes. Comme elle parle français comme toi et moi, et qu’elle a cet accent italien, j’ai voulu la faire chanter sur Gloria, mais pas en duo. Elle chante exactement la même chose que moi, comme un couple qui récite ce qu’il ressent.

Ensuite, de fil en aiguille, je lui ai dit : « Il faut que tu fasses le clip de La vie est belle ». On était en retard, la chanson venait de sortir et je n’avais aucune idée pour le clip à part le point de vue subjectif et une émotion comme celle qu’on pouvait ressentir à la fin du film Philadelphia. C’est le cahier des charges que je lui ai donné. Elle a fait son clip et je suis content qu’il cartonne comme ça.

Elle a eu carte blanche ?

N. : Quand on a des gens comme Asia Argento ou Xavier Dolan [qui a tourné le clip de College Boy en 2013], oui, effectivement, on s’en mêle très très peu. Gainsbourg, on aurait dû s’en mêler [Serge Gainsbourg avait signé le clip de Tes yeux noirs].

« On a cette chance que, en concert, les sepctateurs ont envie d'écouter nos nouveaux morceaux. »

« 13 » évoque au fil des titres l’ensemble de votre discographie, c’était volontaire ?

N. : Ce n’est pas voulu, c’est inné. On pose un puzzle et on voit ce qu’il se passe.

O. : C’est un télescopage de toutes les orientations, de tous les goûts qu’a pu avoir le groupe, et du son actuel qu’on aime. C’est un bon résumé, un condensé, une sorte d’explosion sonore. On s’est plus lâchés sur cet album que sur les autres. Au tout début, on n’a pas du tout pensé à ce que pourrait donner en live. Par exemple, Station 13 qui vient d’une démo de Nicolas, est 100 % électro. On aurait pu se dire : « Sur scène, ça va être un enfer donc on rajoute une batterie ou une basse ». Au contraire, on est allé à l’opposé du live en l’orientant très électro, très machine.

Vous savez déjà à quoi ressemblera votre prochaine tournée ?

N. : Oui. C’est réfléchi depuis un bout de temps, je ne peux pas en dire plus (sourire). Le seul gros souci, ça va être la setlist, parce qu’on a beaucoup de titres. On a cette chance incroyable que chaque album suscite l’intérêt et que les spectateurs veulent écouter les nouveaux morceaux.

O. : La plupart des messages qu’on reçoit du public, c’est « Vivement qu’on entende les titres de 13 en live » et non « Vivement qu’on entende 3e sexe ». Les fans se projettent déjà dans les concerts avec ce nouvel album, c’est très gratifiant.

* Le 13 Tour commencera le 10 février à Epernay