Frédéric Mitterrand : «Créer une institution qui présente l'univers du jeu vidéo»

JEU VIDEO A l'occasion de l’exposition «Game Story» au Grand Palais, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, détaille sa vision du secteur du jeu vidéo...

Propos recueillis par Joël Métreau

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Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication.

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication. — Vincent Wartner / 20 Minutes

Comment considérez-vous le jeu vidéo?

C'est un domaine d'inventivité et de création extraordinaire. C'est aussi un domaine économique qui a une importance de plus en plus grande, et dont il ne faut pas négliger l'aspect esthétique. Il assure des emplois et se transmet. Il faut donc protéger à la fois les emplois et cette transmission culturelle en accompagnant le secteur et les créateurs. Il faut encourager l’aspect esthétique, visible dans la beauté du dessin et du design. C'est par ailleurs un média qui a déjà une histoire, il a donc un patrimoine qu'il faut mettre en valeur, afin qu'on puisse le consulter. D'où l'intérêt de l'exposition «Game Story» au Grand Palais et de créer une institution qui présente l'univers du jeu vidéo.

Que serait cette institution?

Je réfléchis aux moyens de multiplier les occasions de mettre les Français au contact de la création vidéo-ludique. L'exposition «Museogames» que j'avais vue l'an dernier sur l'histoire du jeu vidéo aux Arts et métiers était absolument remarquable et méritait d'être étendue. Il faudrait que ce nouveau lieu puisse être à la fois une sorte de «filmothèque» des jeux vidéo, un inventaire des techniques et une initiation à la création. C'est comme tout ce qui est en train de naître et qui grandit, on ne peut pas aller contre ou l'ignorer, ni courir après de manière éperdue. Il faut l’accompagner. Cet adolescent qui grandit à toute allure, porteur de diversité et de création artistique considérable, a des problèmes. Il faut l'aider à les surmonter: problèmes de capitalisation ou de fuite de ses créateurs...

Comment remédier à la fuite de ses talents?

Les écoles en France qui enseignent le jeu vidéo ou permettent par leur enseignement de passer au jeu vidéo sont très performantes. On voit une génération de gens talentueux et appréciés. Mais à 25 ans, ils s'en vont, notamment parce qu'on leur propose des salaires beaucoup plus importants aux Etats-Unis, au Canada, en Corée, au Japon. Le but, c'est qu'ils restent et qu'on puisse bénéficier de leur savoir-faire. Cela passe par la valorisation esthétique que j’évoquais, afin que ces gens comprennent toute la valeur de leur travail, qui ne compensera pas le manque d'argent, mais qui donne à leur activité un prestige qui ne leur est pas forcément reconnu.

Ce prestige pourrait-il passer par l'attribution d'un prix, comme cela avait été le cas en 2010?

Je souhaite qu'il y en ait un chaque année remis par le ministère de la Culture. Le prix du jeu vidéo va reprendre en 2012.

Afin de récompenser un studio ou un créateur?

Les deux, les studios pour leur dynamisme et leur action, et les créateurs pour leurs œuvres. J'avais été frappé par ma visite chez Ankama à Tourcoing en 2011, par cet endroit bouillonnant de créativité. Juste avant, j'en avais visité un autre plus petit, 3D Duo, également très dynamique.

Que représente pour vous l'exposition «Game Story»?

Elle représente une formidable avancée puisque «Game Story» se passe au Grand Palais, dans un lieu sanctifié par son image, notamment depuis que Jean-Paul Cluzel en a pris la direction. Depuis deux ans, il s'y passe toujours quelque chose. Après les expositions patrimoniales, la FIAC, la danseuse Bianca Li, le chanteur Prince, le jeu vidéo arrive. On franchit une étape. On ne laisse plus le jeu vidéo aux seules lois du marché. Je n'ai rien contre mais on lui ajoute une dimension supplémentaire, un supplément d’âme qui ne lui était pas suffisamment reconnu.

Où en est la mission confiée au député Patrice Martin-Lalande sur le statut juridique du jeu vidéo?

A partir du moment où l'on considère qu'il y a une dimension esthétique et créative importante dans le jeu vidéo, il est essentiel d'assurer la rétribution et la protection de ses créateurs. On s'est aperçu qu'il y avait un certain maquis juridique. Est-ce que le jeu vidéo, c'est du cinéma, de l’audiovisuel ou de la bande dessinée? Il y a une difficulté à déterminer les droits entre les producteurs, les créateurs… notamment compte tenu des éventuels contrefacteurs ou pirates. A partir de ce moment-là, il fallait défricher ce chantier. Patrice Martin-Lalande s'est rendu compte notamment que les différents représentants de chacune de ces catégories qui, pourtant travaillent ensemble pour faire des jeux vidéo, ne se parlaient plus dès qu'il s'agissait d'aborder ces problèmes de la rétribution, du droit de propriété et du droit des créateurs. Aujourd'hui nous n'en sommes qu'à la moitié du chemin pour arriver à établir un principe et surtout des modalités de rétribution et de protection du droit d'auteur. Il faut qu'on invente quelque chose d’adapté au jeu vidéo. Le rapport doit être remis le 30 novembre.

Pourriez-vous expliquer l'application du fonds de garantie «jeux vidéo» dont vous aviez annoncé la mise en place au début de l'année?

Il y a déjà un fonds d’aide du CNC qui fonctionne depuis longtemps. Mais comme c'est un secteur en pleine expansion, il était nécessaire d’ajuster les soutiens. Rien que dans la dénomination du CNC, le jeu vidéo est intégré puisqu'il s'agit du Centre national du cinéma et de l'image animée.

Le fonds de garantie doit pouvoir aider les entreprises émergentes à se constituer les fonds de trésorerie dont elles ont besoin, pour les aider à développer leur production. Nous travaillons sur deux mécanismes: le premier, c'est un fonds de garantie de l'Institut pour le Financement du Cinéma et des Industries Culturelles (IFCIC). Pour ce fonds de garantie, qui est en place depuis quelques mois, cinq millions d'euros sont mobilisables. Par ailleurs, je fais avancer le dossier auprès du Grand Emprunt, c'est à dire les Investissements d'avenir, de manière à ce qu'il y ait un soutien à l'industrie du jeu vidéo qui permettent au studio d’avoir un meilleur accès aux financements, notamment bancaires. Le but, à six mois, c'est que les entreprises qui commencent dans le jeu vidéo ou qui sont de petite taille, celles qui ont des problèmes de capitalisation, pourront via le CNC et l’IFCIC avoir accès à ces deux mécanismes complémentaires. C'est un engagement que je prends.

Etes-vous satisfait des aides octroyés par le CNC aux différents jeux?

La profession du cinéma est à juste titre très attentive des prérogatives qu'elle a auprès du CNC, et c'est normal.. Elle voit arriver le jeu vidéo, qui est un peu comme la chauve-souris dans la fable de La Fontaine, à la fois oiseau et souris. Mais les deux univers sont en fait proches. Le développement du jeu vidéo, avec ses qualités plastiques et artistiques évidentes, font que le jeu vidéo est enfant de la bande dessinée et certainement plus encore du cinéma. Et ensuite, il a sa vie propre. C'est pour ça qu'il est accueilli par le CNC. Je suis bien décidé à ce que ce soit intangible, et que les dispositifs de soutien, déjà performants, soient étendus.

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