Plagiat: La défense de PPDA est-elle crédible?

LIVRES Et les réponses aux autres questions que vous vous posez...

C.P.

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Patrick Poivre D'Arvor dans Vol de Nuit, sur TF1, le 1er décembre 2010

Patrick Poivre D'Arvor dans Vol de Nuit, sur TF1, le 1er décembre 2010 — CHOGNARD ETIENNE / TF1 / SIPA

Depuis que l’Express a publié une enquête sur la nouvelle biographie d’Ernest Hemingway de Patrick Poivre d’Arvor, expliquant «qu'une centaine de pages sont directement inspirées d'un ouvrage [de Peter Griffin], ce dernier s’est défendu. Il rejette la faute sur sa maison d’éditions, Arthaud, qui a elle-même fait son mea culpa: c’est une version non achevée qui a été imprimée.

Peut-on parler de plagiat?

«Les extraits proposés par l’Express de deux versions sont troublants et l’analyse de l’hebdomadaire assez pertinente», estime Hélène Maurel-Indart, spécialiste du plagiat et auteur de Plagiats, les coulisses de l'écriture. «Mais ils ne permettent pas de conclure au plagiat. Pour évaluer le plagiat et, a fortiori, la contrefaçon, [terme juridique] il faut une analyse comparative extrêmement fine qui porte sur un certain nombre de points. Quelles étaient les sources de Griffin par exemple? Cette biographie est-elle assez originale pour faire l’objet d’une protection. Si on considère que c’est le cas, il faut commencer le travail approfondi d’analyse comparative. A ce stade, le journaliste de l’Express donne des indices mais en aucun cas ne livre une preuve ou une démonstration.»

L’Express précise: «Le plus troublant est que la structure même des deux biographies, les enchaînements, les incises sur la grande Histoire (…), les descriptions de paysages (…) ou encore les extraits de correspondance retenus coïncident parfaitement». Evidemment, ceci est dans la version «qui n’est la bonne ni la définitive» selon PPDA.

La question se porte surtout sur l’usage des synonymes ou des périphrases par PPDA, tout en gardant les mêmes faits. Hélène Maurel-Indart explique: «L’usage de la synonymie dans les biographies peut être interprété de deux manières. D’une manière positive: il y a eu un effort de réécriture tel que la phrase prend une nouvelle couleur. Mais le recours à la synonymie est souvent trop restreint pour donner un nouveau souffle, et l’autre interprétation est que cela permet de maquiller un plagiat».

Etait-ce vraiment la mauvaise version?

Difficile à déterminer. PPDA l’affirme, sa maison d’édition aussi. L’Express met en évidence que plusieurs journalistes ont reçu des livres «avec un code-barres, un prix, destiné à être livré aux librairies - et dédicacé de la main de l'auteur. On imagine mal PPDA dédicaçant des dizaines de volumes, qui ne seraient que la «paraphrase grossière» d'un ouvrage américain. D'ailleurs, preuve que la version imprimée est bien, en réalité, la «bonne» version: elle est, mot à mot, page à page, strictement conforme à celle des épreuves, à la seule exception de cinq lignes, rajoutées page 394. Or, c'est la règle dans l'édition: les épreuves sont toujours revues par des correcteurs, l'éditeur et l'auteur avant que le «bon à tirer» soit donné. La maison d’édition souligne que c’est une «erreur». Bernard Marck, le nègre de PPDA selon une hypothèse de l’Express, avance que des étapes «élémentaires, primaires» ont été sautées dans le processus.

Comment fait-on pour écrire une biographie sans plagier?

Pas évident de partir des mêmes faits, et d’écrire des choses différentes. Bernard Marck explique que lui-même un jour, en écrivant une bio de Guynemer, s’était «rendu compte à la relecture que [son] travail était du pur recopiage» d’un livre qu’il avait utilisé comme source.

«Ce serait absurde de prétendre écrire à partir de rien, souligne la spécialiste. Ce qu’il faut, c’est faire fructifier les découvertes des prédécesseurs. En quoi va consister la plus-value? Il peut s’agir de nouvelles révélations par exemple. On n’a jamais fait le tour de la vie d’un personnage».

PPDA peut-il être poursuivi?

Oui. «Gallimard [détenteur des droits de la traduction de Peter Griffin] peut assigner Arthaud et PPDA», précise Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit d’auteurs. «Aujourd’hui, l’édition étant de plus en plus féroce et de plus en plus pauvre… ce n’est pas dit que la maison s’en prive.» PPDA pourrait se retourner du coup contre Arthaud et porter plainte contre eux, ou Arthaud contre PPDA.

Mais s’il y a bien eu un nègre?

Bernard Marck précise dans une interview au Parisien qu’il ne se «conçoit pas comme ça». Cependant, il a bien collaboré au projet. Il peut donc avoir une part de responsabilité.
S'il y avait un procès, hypothèse lointaine, il faudrait que Gallimard démontre qu’il y a plagiat. Et pour cela qu’il prouve l’originalité de l’œuvre de Griffin, en lisant notamment la soixantaine de biographies publiées sur Hemingway. Et Peter Griffin n’est pas là pour aider: il est mort.