Michel Houellebecq, de la polémique à l'apaisement

LIVRES Portrait de l'écrivain passé d'ennemi public à prince du milieu littéraire, qui vient de recevoir le Goncourt...

C.P.

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BALTEL / SIPA

Michel Houellebecq ne ressemble pas à grand-chose. Il n’a pas beaucoup de cheveux, pas beaucoup de prestance. Attablé chez Drouant ce lundi, entouré des membres de l’Académie Goncourt, il a l’air humble et content. Il vient de recevoir pour La Carte et le Territoire le prix littéraire français le plus prestigieux  après trois nominations vaines, après des polémiques incendiaires, après des centaines de poèmes, romans et essais. Enfin.

Tout a commencé en 1956 quand il est né - Michel Thomas. Ou peut-être en 1988, lorsque, sous le pseudonyme de Michel Houellebecq, il publie ses premiers textes. Ou plus probablement encore en 1994, à la parution de son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

Polémiste

Dans ce livre vendu à 15.000 exemplaires, il raconte la médiocrité d’un type à la vie «fonctionnelle», dont le prix du chauffage est compris dans les charges à payer, et qui choisit son dîner par Minitel. L’univers houellebecquien est campé…

Mais ce sont Les Particules élémentaires qui déclenchent la polémique en 1998: un livre «fasciste» selon ses détracteurs.  Soudain ce type à la dégaine banale, qui parle bas, articule mal, devient un provocateur acharné selon certains critiques,  certains libraires refusent de le recevoir.

Anti-68

Les Particules élémentaires décrivent des relations humaines érodées depuis 1968, l’obsession du plaisir sexuel est le simple signe d’une solitude, d’un mal-être. Pour le narrateur, «les serial killers des années 90 seraient les enfants naturels des hippies des années 60». L’auteur, aux yeux du monde, a le malheur de ne pas donner sa position. Il n’en faut pas plus pour taxer Michel Houellebecq non plus d’écrivain mais d’essayiste, qui distille ses thèses sous couvert de personnages imaginaires…

L’écrivain défend mal ses romans – parce qu’il ne veut pas les défendre. Il n’en prend pas le temps, n’en n’a pas la patience. Il s’agace et raconte n’importe quoi face aux journalistes qui n’attendent que ses dérapages. En 2001 dans la revue Lire, il prononce sa citation la plus mémorable, celle que la presse nationale et internationale retient : «La religion la plus con, c’est quand même l’islam». Il gagne le procès intenté par des associations musulmanes et sera relaxé.

Le génie

Ceux qu’il ne dérange pas l’adulent. Ou peut-être qu’ils l’adulent aussi parce qu’il dérange. C’est le «plus grand phénomène littéraire depuis Camus» selon le New York Times; un «génie» selon les Inrocks. Il est même, pour Iggy Pop, le symbole de la culture hexagonale, et le rockeur américain s’est inspiré de La Possibilité d’une île pour son dernier album, sorti en 2009.

Mais dissocier l’idéologie et le talent littéraire n’est  pas chose aisée. Et le Goncourt lui était promis en 2005, lors de la parution de La Possibilité d’une île, depuis adapté au cinéma. Il lui était passé sous le nez.

Il aura donc fallu attendre 2010 et La Carte et le Territoire. L’écrivain ne s’est pas autorisé la moindre saillie, pas de remous depuis l’Irlande où il vit désormais, ni depuis Paris où il est en promo depuis plusieurs semaines. Dans le roman, «pas de sexe, de partouze, de putes à Pattaya. Si le nouveau Houellebecq est moins spectaculaire que ses précédents, s'il se teinte d'une tonalité plus douce, il n'en est pas moins visionnaire - juste plus profond, peut-être» estimait Nelly Kapriélian dans les Inrocks. C’est sans doute ce qui a permis de faire de l’ennemi public de la littérature son génie enfin couronné.