Jean-Claude Kaufmann: «Les gens voudraient que le sexe soit un loisir comme les autres»

INTERVIEW Jean-Claude Kaufmann raconte dans son livre «Sex@mour» les bouleversements des relations amoureuses provoqués par internet. Il les a expliqués à 20minutes.fr.

Propos receuillis par Charlotte Pudlowski

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Vous expliquez un certain nombre de caractéristiques des relations amoureuses d'aujourd'hui, dont certaines ne sont que le fruit d'une évolution étrangère à internet. Concrètement, qu'est-ce que la toile a changé?
Internet n'efface pas toutes les anciennes relations ou leurs composantes. Les lieux de rencontre traditionnels demeurent. Mais Internet rajoute un monde nouveau, plein de passerelles avec la vie réelle, et sépare le temps de la rencontre en deux. Il y a un temps grisant de la rencontre sur la toile,  et un temps «in real life», dans la vraie vie. Sur la toile tout est possible: on se sent protégé par l'anonymat, la confiance s'installe, on en arrive vite à des confidences, à des discussions très hot. Mais le deuxième temps de la rencontre intervient, et le fait d'être allé si vite sur la toile rend les choses compliquées. Il fait repartir à zéro sans que ce soit vraiment un terrain neutre.

Internet simplifie les relations dans un premier temps et les complique dans un deuxième?
Parce que l'on a une impression de facilité sur internet, qui n’est qu’une illusion. Le cas typique c'est celui où une relation se forme, après que le couple se soit rencontré sur la toile, et au moindre problème ils y retournent. Au lieu d'attendre comme avant que les moments de crise passent, d'essayer de régler les choses, on prend l'habitude de retourner voir s'il y a des gens mieux sur internet.

Ça fonctionne comme un hypermarché amoureux?
Dans la mesure où il y a ce sentiment de consommation oui. On fait défiler des profils, des photos. Mais ce qui est trompeur c'est qu'on a beau être sur la toile, ce sont de vrais contacts humains, donc la violence des relations est décuplée. Si vous vous prenez des rejets ce ne sont pas des rejets virtuels. La toile démultiplie aussi les moments magiques. Une internaute explique que les coups de foudre, on en a toutes les cinq minutes. On cherche la personne qui nous conviendrait sur la toile et donc on cherche en permanence, c'est difficile de s'arrêter, il y a peut-être toujours quelqu'un de mieux. Le problème c'est qu'il n'y a pas une personne qui nous convient, mais des centaines, des milliers qui peuvent nous correspondre. Il faut décider soi-même mais pas par des critères intellectuels, plutôt en laissant jouer les émotions. Et on arrive alors à la question du grand mélange sur la toile entre le sexe et l'amour.

Il est plus difficile sur internet de distinguer sexe et amour?
La difficulté c'est que les internautes mélangent souvent tout. Certaines femmes veulent par exemple des histoires courtes, pas les hommes de leur vie, et se sentent la possibilité de l'exprimer sur la toile, parce qu'il y a une affirmation d'égalité. Ce ne sont pas toutes les femmes, mais une tendance- qui donne une idée du monde de demain. Or quand les hommes ne sont pas dans une simple chasse sexuelle, ils ne supportent souvent pas que les femmes se comportent ainsi, et les traitent très rapidement de «salope». C'est très dur pour les femmes d'assimiler les nouvelles règles du jeu, de satisfaire ceux qui veulent des femmes libérées, mais de se faire très vite insulter comme autrefois. A l'inverse, les hommes ont du mal à savoir ce que veulent les femmes: parfois des bad boys, parfois de gentils hommes compréhensifs. C'est les deux en fait.

Ce qui a changé surtout, c'est que ce sont des «groupes porteurs de tendance» qui sont dans ces situations de drague sur internet.
Par rapport au passé, où les gens qui draguaient sur internet étaient souvent ceux qui étaient  en difficulté dans la vraie vie, aujourd'hui on voit effectivement des personnes qui se rencontrent sur la toile qui pourraient très bien draguer dans la vraie vie. Mais il faut bien distinguer les sites de rencontres, souvent payant, où les internautes cherchent l'amour, des blogs ou réseaux sociaux où l'on se rencontre par hasard. Le blog est un moyen de rencontre considérable, d'autant plus qu'il n'est pas installé pour ça, mais pour s'exprimer, se sentir unique et valorisé. Le créateur d'un blog peut alors discuter avec ses lecteurs par exemple.

Quels sont les invariants d'une relation amoureuse, ce qu'internet ne pourra jamais changer?
Il n'y en a pas. L'amour n'est pas un sentiment universel et qui ne change pas. Le sentiment amoureux a incroyablement changé à toutes les époques et c'est ce qu'il fait aujourd'hui encore, à une vitesse considérable. Il y a une présence de plus en plus grande du sexe, dont les gens voudraient qu'il soit un loisir comme les autres. Mais c'est impossible, le sexe sans amour finit toujours par créer une frustration d'un côté ou d'un autre.

Entre la violence des relations virtuelles, les bouleversements décrits, l'aspect consommation, c'est un tableau assez angoissant que peint sex@mour?
Oui c'est assez angoissant. Mais la noirceur qui en ressort est le reflet de la société d'aujourd'hui, pleine d'égoïsme de cynisme. Le paradoxe c'est que derrière cette violence les internautes ont besoin de l'amour, du couple, de caresses et de réconfort. C'est ce qui me fait conclure de manière un peu optimiste.


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