Mathieu Avanzi: «Aujourd'hui, la langue est le dernier rempart pour défendre notre identité»

INTERVIEW Le linguiste et spécialistes des Français Mathieu Avanzi nous permet de mieux comprendre les subtilités régionales de notre langue...

Propos recueillis par Claire Barrois

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Chaque région de France a son petit mot pour intensifier ses propos.

Chaque région de France a son petit mot pour intensifier ses propos. — Superstock / Sipa : 20 Minutes

  • Mathieu Avanzi a créé des cartes pour montrer les différences linguistiques entre les régions françaises.
  • Il a expliqué à « 20 Minutes » d'où venaient ces différences.
  • Et nous en avons fait un quiz sympa pour vous permettre de vous la raconter au Réveilllon.

Vous dites « Il fait soleil » et vos amis parisiens passent leur temps à vous reprendre ? Votre français ne vaut pas moins qu’un autre, et pour rabattre le caquet de ceux qui vous apprennent à « bien » parler, 20 Minutes vous propose de faire un test plein d’arguments, à la fin de l’article, avec des cartes inédites de Mathieu Avanzi. Le linguiste et spécialistes des Français, qui a publié L’Atlas du français de nos régions (Ed. Armand Colin), défend en effet tous les Français.

Comment avez-vous commencé à travailler sur les Français de nos régions ?

J’ai commencé à travailler sur le projet il y a deux ans. Au départ, c’était un projet allemand et anglais qui s’est lancé sur smartphone. Pour le mien, on a à la fois utilisé les smartphones et les réseaux sociaux. Ceux qui sont intéressés peuvent participer aux enquêtes sur mon blog.

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Souvent, en linguistique, on se base sur des échantillons ridicules d’une vingtaine de personnes à qui on fait prononcer des mots et ça prend un temps fou de tout étudier ensuite. Quand je me suis lancé, je me disais que ce serait génial si on arrivait à avoir mille participants. En fait, au bout de trois jours, on avait 5.000 participants, et au bout d’un mois, on en avait 12.000. On a bénéficié de pas mal de soutien des médias, notamment dans la presse suisse.

La fête foraine répond à de nombreuses appellations dans les différentes régions françaises.
La fête foraine répond à de nombreuses appellations dans les différentes régions françaises. - Mathieu Avanzi / Armand Colin

Ce moyen de communication est du pain béni pour la recherche parce qu’on nous demande des applications pour obtenir des financements. La géolocalisation est un enjeu pour l’enseignement. C’est de la documentation sur le patrimoine immatériel.

Comment en êtes-vous arrivé à créer des cartes et à les partager ?

Les participants étaient impliqués, ils me demandaient des résultats, donc j’ai créé un blog et une page Facebook afin de mieux échanger avec eux.

Le projet d’édition du livre a-t-il suivi immédiatement ?

Un jour, Topito a repris deux-trois cartes sur son site et ça a fait le buzz. Cet été, le Huffington Post a écrit un article sur les crayons à papier qui a aussi eu de forts échos sur les réseaux sociaux. Tout ça a donné une petite notoriété à mon blog, Armand Colin s’est intéressé à mon travail et m’a proposé d’en faire un livre.

La fête foraine répond à de nombreuses appellations dans les différentes régions françaises.
La fête foraine répond à de nombreuses appellations dans les différentes régions françaises. - Mathieu Avanzi / Armand Colin

J’étais d’accord mais aux conditions que le livre soit à la fois scientifique et grand public. Les gens aiment bien qu’on ne les prenne pas pour des cons en leur fournissant des explications, et en même temps les cartes donnent une compréhension rapide et très visuelle.

Pourquoi ce succès ?

J’ai remarqué très vite un engouement autour des cartes sur les réseaux sociaux. Le régionalisme est amplifié par les réseaux. Après la fin des provinces puis, plus récemment, la réforme des régions, aujourd’hui il n’y a plus que le foot et les mots pour défendre son identité. On a perdu nos patois il y a une vingtaine d’années, les mots et les accents régionaux sont tout ce qui nous reste.

Comment choisissez-vous les participants à vos enquêtes ?

J’ai mis au point un questionnaire qui demande aux gens leur âge, où ils ont passé leur jeunesse avec un code postal à remplir, s’ils ont déménagé... Il y a également un champ libre qui permet de dire si on a de la famille dans une autre région qui nous a ouvert à un autre accent ou je ne sais quelle donnée qui apporte des précisions sur la manière dont on parle.

Grâce à mes questionnaires, je vois ce qui est régional et ce qui ne l’est pas. Je peux circonscrire les régions, même si le vocabulaire est très graduel. C’est de la géographie linguistique.

Quelles sont les réactions des internautes à vos études ?

Il n’y a pas eu beaucoup de réactions négatives. J’ai plutôt reçu des remerciements de la part de ceux qui se sentent reconnus. En commentaire, il y a beaucoup de réactions du type : « Ah, tu vois, ce n’est pas une faute de dire « c’est quelle heure » », par exemple. Beaucoup sont reconnaissants qu’on les fasse exister. Par exemple, les autres régions étaient contentes qu’on sorte de la guéguerre chocolatine/pain au chocolat qui oppose Bordeaux à Paris et qu’on fasse exister leurs variantes. Les gens adorent qu’on leur rende justice.

Il y a d'autres termes que chocolatine ou pain au chocolat pour désigner la viennoiserie de la discorde.
Il y a d'autres termes que chocolatine ou pain au chocolat pour désigner la viennoiserie de la discorde. - Mathieu Avanzi / Armand Colin

Pourquoi est-il important de rendre justice aux vocabulaires régionaux ?

Le parler régional est connoté très négativement, on dit souvent aux gens avec un accent qu’ils ne parlent pas un bon français. Mais aujourd’hui, alors que toutes les villes se ressemblent, qu’on nous a privés de nos provinces et de nos régions, la langue est le dernier rempart pour défendre notre identité.

A Tours, on a tendance à se vanter de parler le meilleur français, est-ce vrai ?

Historiquement, Tours était tout près de l’Ile-de-France, donc la langue avait un certain prestige. Mais ils ne parlent pas un meilleur français que dans le Nord, ils parlent un français comme à Paris, qui se définit par la négative avec l’absence des mots qu’on retrouve ailleurs.

Paris est central, c’est la capitale, elle diffuse sa norme. Elle n’a pas l’occasion que les mots restent là d’où ils viennent. Mais les mots qui entrent dans le dictionnaire viennent de Paris. Tout ce qui est nouveau à Paris passe dans les provinces. Tout le monde vient et repart, donc ça émerge ailleurs.

Et d’où viennent les mots locaux ?

Les différences qu’on perçoit viennent en partie des langues et des patois locaux. Par exemple, le mot « dégun » vient du latin nec unum, qui signifie « il n’y a personne », passé dans la langue occitane, puis en français. Il y a d’autres différences liées à l’évolution de la langue. Dans le français classique, on disait déjeuner, dîner et souper. Puis Paris a changé et dit petit-déjeuner, déjeuner et dîner, ce qui a créé un décalage avec certaines régions qui n’ont pas changé.

Il y a aussi des innovations locales, des inventions qu’on a faites dans certaines régions pour décrire des situations pour lesquelles le français général n’a pas de vocabulaire. Le verbe « s’entrucher » est utilisé dans l’Est pour dire s’étrangler en avalant. Il n’y a aucun autre mot pour décrire cette action ailleurs en France.