VIDEO. JAM Project à Paris: «Sans Internet, on ne serait jamais allés chanter des génériques de dessins animés à l'étranger»

INTERVIEW JAM Project, vétérans de la scène musicale japonaise, se produisent ce vendredi à Paris...

Mathias Cena

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Le groupe japonais JAM Project, composé (de g. à dr.) de Masami Okui, Hiroshi Kitadani, Hironobu Kageyama, Masaaki Endoh et Yoshiki Fukuyama.

Le groupe japonais JAM Project, composé (de g. à dr.) de Masami Okui, Hiroshi Kitadani, Hironobu Kageyama, Masaaki Endoh et Yoshiki Fukuyama. — JAM Project

De notre correspondant à Tokyo,

Leur spécialité, c’est le générique. Le groupe japonais JAM Project, qui sera en concert à Paris le 8 décembre au Trianon dans le cadre de la soirée Japan Music Party, réunit cinq stars de la chanson de dessin animé, dite aussi anison (l’abréviation japonaise de anime et song).

Ces rockers vétérans de la scène musicale nipponne, quatre chanteurs et une chanteuse dont certains ont commencé leur carrière dans les années 1970, se sont tous fait un nom séparément dans le monde de l’anison (avec les génériques de One Piece, Macross 7 ou Utena), avant de se produire sous la bannière du groupe formé en 2000. 

Leur leader, Hironobu Kageyama, est surnommé le « prince de l’anison ». Connu notamment pour les génériques de Dragon Ball Z et Saint Seiya, il défend ce pan de la musique japonaise avec ardeur, sur scène et en dehors. 20 Minutes a pu rencontrer quatre des cinq membres du groupe à Tokyo avant leur départ pour la France.

 

Vous avez une énergie impressionnante sur scène. Vous avez un entraînement spécial pour ça ?

Masaaki Endoh : On fait des kaméhaméha. (rires)

Hironobu Kageyama : On n’a pas vraiment d’entraînement particulier tous ensemble, mais c’est vrai qu’on ne rajeunit pas. J’ai 56 ans, je suis le plus âgé du groupe et c’est lui [Hiroshi Kitadani] le plus jeune, à 49 ans. La scène, c’est extrêmement dur physiquement, alors pour surmonter ça, lui court au moins 10 km par jour, [Masaaki] Endoh-kun va à la piscine, moi je fais énormément de vélo. Bref, on fait le maximum pour avoir une bonne réserve d’énergie.

Les génériques d’animé sont formatés à 89 secondes pile. Ce n’est pas frustrant, cette limite ?

H.Ka : Elle existe depuis toujours, on y est tous habitués depuis plusieurs dizaines d’années. Maintenant, c’est comme si ces 89 secondes étaient gravées en nous, c’est devenu plus facile de composer sur cette durée. En général on écrit sans s’en préoccuper et quand on chronomètre, paf, ça fait 89 secondes. On compose surtout des chansons pour des animés « pour garçons » avec des super-héros et des robots, auxquels le rock se prête bien. Comme le tempo est rapide on peut faire passer plus de choses que si c’était une ballade par exemple. Ce n’est jamais une difficulté.

Yoshiki Fukuyama : Au contraire, les chansons de trois minutes sont devenues trop longues pour nous. (rires)

Les fans sont très chauds aussi pendant vos concerts, y compris à l’étranger. Comment expliquez-vous ce succès ?

H.Ka : A la base, les fans, japonais ou non, sont dingues d’animés, souvent depuis l’enfance, et le simple fait d’aller à nos concerts les rend déjà surexcités. Alors quand on joue le thème d’un animé ou d’un jeu vidéo qu’ils aiment, ils se lèvent tous et chantent avec nous. Pour un live d’anison, c’est naturel, où que l’on joue, que ce soit au Japon, en Espagne ou en France.

Vous avez joué deux soirs à Paris l’an dernier. Quel souvenir en gardez-vous ?

Hiroshi Kitadani : Le public était énorme pour les deux dates, bien plus chaud que lors de précédents passages, ça m’a vraiment fait plaisir.

H.Ka : Il faut dire que les Français ont été parmi les tout premiers à aimer les animés japonais. J’ai l’impression que le public français est bien habitué maintenant à écouter des génériques. Il y a aussi les plus gros événements mondiaux, comme la Japan expo, donc quand on y va, la communion avec le public se fait tout naturellement.

Je peux vous jouer une chanson ?

Ouais vas-y.

[Le générique français de Dragon Ball Z, interprété par Ariane du Club Dorothée.] Vous connaissez ?

H.Ka : Ha, ça, c’est la version française du générique de Dragon Ball.

Les autres membres du groupe : Eeeeeeh ? Non ? C’est vrai ?

[Il explique aux autres] C’était la version française de Cha-La Head-Cha-La [l’original, écrit par Hironobu Kageyama en 1989]. Un fan français me l’avait envoyée à l'époque, j’avais trouvé cette chanson hyper mignonne. Je me suis dit que ça faisait vraiment "french pop".

H.Ki. : Ah oui ça n’a rien à voir ! Mais les images étaient les mêmes sur le générique ? (rire général)

H.Ka. : Mais les Français qui regardaient le dessin animé pensaient que c’était l’original. Ça me rappelle la french pop qui était à la mode quand j’étais jeune. Je me suis dit, "tiens, les Français aiment vraiment ce genre de musique".

Y.F. : Nous aussi quand on était gamins et qu’on regardait des dessins animés américains, les chansons étaient en japonais, et elles n’avaient rien à voir avec le générique d’origine. Ce n’est qu’à l’âge adulte, en entendant l’original, qu’on se disait "ah ok, c’était cette chanson en fait !".

H.Ka : C’est grâce à Internet que les gens du monde entier, surtout les otakus, ont eu envie de connaître le style musical original des dessins animés et c’est ce qui nous permet aujourd’hui d’aller faire des concerts à l’étranger. Sans Internet, on n’en serait pas là.

« Cha-la-Head-Cha-La », interprétée par Hironobu Kageyama

 

Vous pensez que l’anison peut donner envie aux gens dans le monde entier d’écouter de la musique japonaise ?

H.Ka : Je pense qu’il y a plein de jeunes groupes de rock japonais qui aimeraient faire des concerts à l’étranger. Les artistes d’anison, les groupes de Visual kei comme X-Japan sont déjà très populaires en Europe. Dernièrement un groupe comme One OK Rock aussi. Petit à petit ça augmente, ce serait bien qu’il y en ait encore plus.

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Au Japon, la plupart des gens qui travaillent dans l’animation sont très mal payés. Est-ce qu’il y a plus de budget pour les chansons d’animé ?

(Rires) H.Ka : Il arrive par exemple qu’on ne touche que des royalties sur une chanson. Si l’animé est un énorme succès comme One Piece ou Dragon Ball, l’argent arrive à flots. Autrefois au contraire, il arrivait très régulièrement qu’on fasse une chanson pour un animé qui marche bien mais qu’on nous dise : "Allez, voilà 50.000 yens (375 euros)", même si l’animé avait rapporté des millions. Les deux situations existent encore. Nous, personnellement, on préfère être payés en royalties, pour toucher le jackpot si ça marche (rires). Si c’est un four, on ne touche quasiment rien. Bon, il y a aussi les ventes de CD, les téléchargements payants, les billets de concert… Si on prend tout ça en compte, on n’a pas à se plaindre.

En tant que groupe spécialisé dans la chanson d’animé, que pensez-vous des artistes « classiques » de J-pop dont les chansons sont utilisées pour des génériques [le tie-up] ?

H.Ka : L’artiste T.M. Revolution par exemple, qui partagera l’affiche avec nous à Paris, fait principalement de la J-pop, et chante aussi à l’occasion sur des dessins animés. Nous, ce qu’on respecte, c’est quand un artiste prend le temps d’écrire une chanson spécialement pour un animé. Même si c’est un artiste de J-pop ça ne nous pose pas de problème. Mais il y a des artistes qui ont juste une nouvelle chanson à promouvoir qui n’a rien à voir avec la soupe, et dont ils vendent les droits pour qu’elle soit « plaquée » sur un animé, ça, on n’aime pas.

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Est-ce que ça concerne beaucoup d’artistes ?

Il y en avait beaucoup qui faisaient ça dans les années 2000. D’un coup, tous les chanteurs de J-pop se sont mis à vendre les droits de leurs chansons pour des animés. C’est face à cette « crise » qu'on a créé le groupe JAM Project, donc non, honnêtement, on n’aimait pas ça. Mais dernièrement c’est devenu assez rare.

YF : Il y avait des morceaux qui n’avaient vraiment rien à voir avec les animés, comme une chanson qui parlait de football en générique de fin d’un dessin animé de basket [un morceau de la chanteuse Maki Ohguro en générique de fin du dessin animé Slam Dunk, diffusé au Japon à partir de 1993]. C’était vraiment pas sérieux.

Vous avez l’impression que le « créneau » de l’anison est davantage respecté maintenant ?

H.Ka : Il y a eu beaucoup de discussions échaudées sur Internet sur le sujet, et il continue à y en avoir. Mais il me semble que les artistes de J-pop font plus attention et composent vraiment leurs chansons en fonction de l’animé.

YF : Avant il y avait juste l’industrie musicale au sens large. Mais depuis une dizaine d’années le monde de l’anison a vraiment émergé, reconnu par tout le monde. Notamment parce que les dessins animés se vendent très bien.

H. Ka : Même au Japon, il y a eu une période où les gens qui aimaient l’animé se faisaient traiter d'otakus. Mais depuis dix ou vingt ans, le genre a acquis ses lettres de noblesse et c’est devenu une passion acceptable dans la société, un loisir qui n’est plus seulement réservé aux enfants. Même dans les karaokés, j’ai l’impression que les gens chantent encore plus d’anison que de J-pop.