Pourquoi les Américains abordent plus facilement les attentats dans leurs fictions que les Français

CINEMA Alors que l’annonce d’un téléfilm de France 2 évoquant les attentats du 13-Novembre crée certains remous, « 20 Minutes » a cherché à savoir pourquoi les Américains ont plus de facilité à parler de leurs tragédies nationales dans leurs fictions…

Fabien Randanne

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Mark Wahlberg dans «Traque à Boston» de Peter Berg.

Mark Wahlberg dans «Traque à Boston» de Peter Berg. — Shutterstock/SIPA

  • France 2 a annoncé mardi le tournage du téléfilm « Ce soir-là », qui évoque l’attentat survenu au Bataclan le 13 novembre 2015.
  • Cette annonce a été accueillie avec une certaine circonspection en France. Ce mercredi, sur RTL, Fanny Rondeau, directrice de la fiction sur France 2, a assuré que le projet n’était en rien voyeuriste.
  • Le cinéma américain aborde beaucoup facilement ses drames récents au cinéma.

« Mais bordel, on est obligés de toujours tout romancer, tout adapter, tout rejouer, tout transformer ? C’était pas assez terrible en vrai, faut rajouter des comédiens qui jouent mieux que les vraies victimes pour qu’on soit plus ému ? Ça sert à quoi ? » Posté mardi, ce tweet d’Olivier Bénis, journaliste à France inter, a depuis été partagé plus de 8.300 fois. L’objet de son coup de gueule ? L’annonce du tournage de Ce soir-là, un téléfilm de France 2, évoquant l’attaque terroriste survenue au Bataclan il y a deux ans.

Ce mercredi, Fanny Rondeau, la directrice de la fiction sur la deuxième chaîne a tenté de déminer le terrain sur RTL : « L’idée n’est pas du tout d’être voyeur ou quelque chose comme ça, sur les attentats. On ne verra rien de ça. (…) [L’attentat], c’est le point de départ, les dix premières minutes de l’histoire. » En l’occurrence, Sandrine Bonnaire incarnera Irène, une voisine de la salle de spectacle qui ira porter secours aux blessés. Elle y rencontrera Karan (Simon Abkarian), lui aussi venu apporter son aide. Tous deux se reverront et tomberont amoureux…

Même si le téléfilm réalisé par Marion Laine relèvera plutôt du drame sentimental que de la reconstitution minute par minute de l’attaque du 13 novembre 2015, les dents grincent. Pourtant, cette année, on a pu voir dans les salles obscures Traque à Boston, un film de Peter Berg sur l’attentat survenu dans la ville américaine lors du marathon de 2013. Le 11-Septembre a quant à lui été abordé frontalement de l’autre côté de l’Atlantique, notamment avec World Trade Center d’Oliver Stone et Vol 93 de Paul Greengrass, tous deux sortis en 2006, cinq ans à peine après les événements qui ont fait près de 3.000 morts. Pourquoi a-t-on tant de mal en France à traiter de nos traumatismes par le prisme de la fiction ?

« Les Américains ont besoin de mettre des images sur ce qu’ils vivent et pensent »

La première explication est d’ordre culturel. « La psyché américaine est indissociable de l’image que lui renvoie son cinéma. Les films contribuent à l’édification d’un mythe national, tout autant qu’à l’orchestration d’une forme de thérapie collective, dans laquelle trouveraient à se dénouer certains traumatismes », avance Thomas Fouet, journaliste aux Fiches du cinéma, par ailleurs coauteur du livre Les sortilèges des blockbusters. Le cinéma américain est capable de s’emparer du 11-Septembre, même de façon allusive, comme dans La Guerre des mondes [Steven Spielberg, 2005] ou Cloverfield [Matt Reeves, 2008] alors que la société française a plus de mal à l’envisager car sa digestion de son histoire récente est plus lente. »

« La culture américaine s’est construite en partie par le cinéma. Les Américains ont besoin de mettre des images sur ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensent. Le cinéma a une fonction de grand livre d’images – le western a été créé comme une manière de créer l’Amérique, abonde Renan Cros, journaliste à Cinemateaser et enseignant à l’Université Paris-Diderot. En France, nous avons une approche plus littéraire. On théorise, on réfléchit sur la place de l’homme, sur les causes et les conséquences d’un événement, on prend de la distance par rapport au réel. »

Et d’ajouter : « En France, le cinéma ne se substitue pas à la politique et à l’histoire. Aux Etats-Unis, le cinéma fait l’histoire. Parler du scandale du Watergate, par exemple, conduit presque à tous les coups à évoquer Les Hommes du président [film d’Alan Pakula sorti en 1976, deux ans après que l’affaire a éclaté]. L’informateur anonyme était d’ailleurs surnommé "Gorge profonde", en référence à un film porno de l’époque. A Hollywood, il y a une connivence entre la politique et la pop culture. »

« Une forme d’autocensure de la part des décideurs français »

Pour Christophe Narbonne, de Première, « les Américains ont un rapport décomplexé et pragmatique à leurs drames nationaux. La culture de l’entertainment prend le pas, en toute occasion, sur la notion de résilience. En revanche, ce sentiment de culpabilité et de pudeur côté français est tellement prégnant qu’on peut dire qu’il y a une forme d’autocensure de la part des décideurs qui réfléchissent à deux fois avant d’aller dans le sensationnalisme. »

Le « sensationnalisme » est connoté très péjorativement de ce côté de l’Atlantique, alors qu’à Hollywood, ce sens du spectaculaire est assumé, voir prisé. « Cela permet de toucher le cœur des gens », résume Renan Cros. En France, où le rapport aux réactions émotionnelles est plus complexe, les pincettes sont de mise. La preuve avec le vocabulaire employé par Fanny Rondeau sur RTL pour parler du téléfilm de France 2 : « L’idée ce n’est pas du tout d’être voyeur en plus c’est une émission [sic] de service public, vous savez très bien qu’on est attaché à toutes ces valeurs. »

« On n’aime pas trop remuer la merde, en France »

On pourrait objecter qu’il est tout à fait possible d’aborder des événements réels dans une fiction en faisant preuve de pudeur, d’éthique, de morale. Qu’est-ce qui peut alors faire obstacle à la transposition d’un événement dramatique réel sur le petit ou le grand écran ? « Les Français ont aussi un problème à regarder leur histoire dans les yeux, suggère Christophe Narbonne. Souvenons-nous de la guerre d’Algérie et de l’OAS dont on essayait de minimiser la violence et les implications géopolitiques qu’elles drainaient, d’où la longue interdiction en France de La Bataille d’Alger de Gilles Pontecorvo, notamment. »

Et le journaliste de Première d’insister : « Globalement, on n’aime pas trop remuer la merde en France, en témoigne aussi l’interdiction des Sentiers de la gloire qui critiquaient la façon dont les officiers avaient géré leurs troupes pendant la guerre de 1914-1918. » Sorti en 1957, le film de Stanley Kubrick n’aura été projeté en France qu’à partir de 1975…

« Encore faut-il avoir quelque chose à dire »

Plutôt que d’enclencher une thérapie collective dans les salles obscures, la tendance française est de cacher les squelettes qui dérangent dans un placard. C’est ce que la directrice de la fiction de France 2 assure avoir voulu éviter. Sur RTL, elle a expliqué que le téléfilm Ce soir-là a été pensé « justement, parce que souvent on nous reproche d’être un peu dans le tabou par rapport aux choses. Là, l’idée, c’est justement qu’il n’y ait pas de tabou mais de trouver un traitement de ligne dans le concret. »

« Je ne conteste pas le droit de la fiction à ambitionner une démarche cathartique, assure Thomas Fouet, ni à aborder l’histoire récente quand et comme elle le souhaite, mais encore faut-il avoir quelque chose à en dire, et que cela soit porté par la vision d’un auteur. Et, d’autre part, la principale difficulté, concernant les attentats du 13-Novembre, est de faire coïncider deux temporalités a priori inconciliables : celles des victimes et de leurs proches – qui veulent légitimement que leur douleur continue à être reconnue - et celle de la société française - qui cherche sans doute à tourner la page. Cela exige beaucoup de délicatesse de la part de la fiction. »