Zep au Salon de Montreuil: «Les enfants ne veulent pas être pris pour des idiots»

BD A l’image de Titeuf, qui fête ses 25 ans au Salon du livre jeunesse de Montreuil, la littérature jeunesse s’est, au fil des années, affranchie de bien des tabous…

Olivier Mimran

— 

Une jeune visiteuse devant un stand du 30e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, près de Paris, le 26 novembre 2014

Une jeune visiteuse devant un stand du 30e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, près de Paris, le 26 novembre 2014 — Stéphane de Sakutin AFP

Si le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (Seine-Saint-Denis) fait, chaque année, un peu plus de place au 9e Art, c’est signe que le monde de l’édition reconnaît l’influence des « petits Mickeys » sur l’ensemble de la littérature jeunesse.

>> A lire aussi : Salon du livre jeunesse: Mon enfant ne lit que des BD, est-ce grave docteur?

L’exemple le plus criant est celui des thèmes « sérieux » - maladie, sexualité, violence etc. - que commencent à exploiter les auteurs de livres pour enfants. L’auraient-ils osé si leurs collègues auteurs de bande dessinée ne les avaient pas précédés ?

 

 

20 Minutes a posé la question à Zep, le créateur du phénomène éditorial Titeuf (15 albums vendus à plus de 22 millions d’exemplaires dans le monde) qui fêtera justement, à travers une exposition, ses 25 ans à Montreuil. Le Suisse est bien placé pour évoquer le sujet puisqu’en publiant Le Guide du zizi sexuel- un livre qui entendait « répondre aux questions que se posent les enfants sur la découverte de l’amour et du sexe » (éditions Glénat, 2001). Comment et pour quelles raisons Zep et son épouse Hélène Bruller se sont-ils lancés dans cette nouvelle façon de s’adresser, plus frontalement, aux jeunes lecteurs ?

>> A lire aussi : Zep: Titeuf a 25 ans mais il n'est toujours pas près de conclure avec Nadia

Parce qu’un livre peut faire office de médiateur

« Le livre, comme les premiers albums de Titeuf, n’a pas toujours été bien reçu, se souvient Zep. J’ai eu pas mal de problèmes avec des réseaux de censure, des bibliothèques qui refusaient les albums, etc. Mais comme ça a été un succès public, je pense que ça a aidé d’autres auteurs, qui souhaitaient aussi d’adresser avec moins de filtres à des enfants, à convaincre leurs éditeurs. Il a permis de comprendre qu’un livre pouvait faire office de « médiateur » quand il est embarrassant pour un enfant d’évoquer certains sujets - comme la sexualité - avec ses parents ou ses proches. »

 

Pour autant, et avec le recul, ce père de cinq enfants reconnaît qu’avant de traiter de sujets « tabous », les auteurs jeunesse doivent éviter certains écueils : « le principal, à mon avis, c’est cette forme d’autocensure qu’ont les auteurs qui sont eux-mêmes parents et qui créent en pensant à leurs propres enfants. Moi, par exemple, quand je raconte une histoire à mes enfants, je le fais de manière bienveillante, rassurante, en présentant un monde peut-être un peu "arrangé" par rapport à ce qu’il est vraiment. Alors que quand on est un jeune - ou très jeune - lecteur, on a plutôt envie, je crois, de lire des ouvrages qui nous parlent des choses que l’on vit et telles qu’elles sont vraiment. »

Parce qu’on peut parler de tout… à condition de ne rien forcer

Reste LA grande question : peut-on parler de tout à des enfants ? « Je pense que oui. Mais sans passer en force, parce que tous les sujets ne vont pas forcément intéresser tous les enfants. » Dans Titeuf, Zep parle du cancer, de la violence, des handicaps, de la faim dans le monde etc. "Parce que ces sujets font partie de nos vies, note l’auteur de BD. Mais sans les approfondir, car je ne prétends pas les expliquer. »

Que faire dès lors du terrorisme, des enfants réfugiés, de la mort, de la maladie, de la pauvreté… « Si un livre se veut un reflet du vrai monde, il me semble qu’il ne doit pas occulter ces sujets, reprend Zep. Mais on peut le faire, comme je m’y essaie dans Titeuf, en y ajoutant de la matière à rire. Parce que quand on est enfant, on continue à rigoler - les gosses des pays en guerre aussi, ils continuent à se faire des blagues, à jouer, à rêver. Ça fait même partie, dans leur cas, d’un processus de survie. »

Parce que les enfants sont intelligents

La tendance actuelle, qui tend à faire fi des tabous d’antan, paraît donc salutaire. En tout cas, inéluctable, selon Zep, pour qui « L’accès massif et continu à l’information oblige un peu à prendre les devants. Et puis vous savez, les enfants se racontent eux-mêmes des histoires - parfois très dures. Ils sont familiers avec une certaine dureté, leur monde n’est pas cantonné à Cartoon Network ou Disneyland, comme de nombreux parents aimeraient le croire. Bref, ils peuvent entendre des choses pas faciles. Et ils apprécient qu’on ne les prenne pas pour des idiots. »