Sexisme, harcèlement sexuel ou «culture du troll»... On a discuté avec des étudiantes de l'école 42

TEMOIGNAGES Un article d'« Usine Nouvelle » a levé le voile sur le sexisme à l’école 42. On a interrogé quatre étudiants pour en savoir plus…

Laure Beaudonnet

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L'école 42 à Paris

L'école 42 à Paris — ISA HARSIN/SIPA

  • « Usine Nouvelle » a ouvert les portes de l’école 42 et mis à jour les cas de sexisme.
  • Certains élèves reprochent à l’article d’être caricatural.
  • Les comportements les plus graves concernent les piscines.

L’école 42, à l’image de la Silicon Valley, n’est pas épargnée par les cas de sexisme. Usine Nouvelle a enquêté sur la célèbre école d’informatique portée par Xavier Niel et son directeur Nicolas Sadirac. Sous le titre « Porno, blagues et dragues lourdes… pas facile d’être une femme à l’école 42 », l’article décrit un quotidien hostile pour les étudiantes.

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20 Minutes a voulu en savoir plus et a discuté avec quatre étudiants (ou ex-étudiants) de cette école prestigieuse d’informatique. Si le fond de l’article d’Usine Nouvelle n’est pas contesté, certains lui reprochent d’être caricatural et de mettre l’accent sur le négatif.

« C’est une fille, elle ne sait pas coder »

Concrètement, l’école 42 repose sur le principe de l’entraide, le travail d’équipe, la transparence. Mais la transparence peut vite créer une ambiance de surveillance à la Big Brother, et c’est l’un des principaux reproches de ces jeunes filles. L’école entière est filmée par des caméras de vidéosurveillance, on peut savoir à tout moment où se trouve une personne. C’est le principe pédagogique de 42 : comme tous les étudiants se corrigent entre eux, ils doivent pouvoir se trouver. « On peut savoir où est son poste, depuis combien de temps elle est logée, combien de temps elle a été logée hier, son numéro de téléphone », raconte Marie*. « Il y a des gens qui passent leur vie à regarder ça, à checker toutes les meufs », confie Caroline*.

« J’ai eu des textos à 4 heures du matin, des appels de mecs bourrés : "Je t’ai remarquée à l’école, est-ce qu’on peut se voir", toutes les informations pour te contacter sont disponibles sur l’intranet ainsi que ta présence à l’école et ton image physique via les caméras », reprend la jeune femme. « C’est un problème plus large que d’être une femme, c’est un problème d’être un humain, surveillé 24 heures sur 24 heures et sur qui on donne trop d’informations [on peut désormais cacher le numéro de téléphone dans les paramètres] », poursuit cette ancienne élève qui a quitté le cursus avant de le terminer parce qu’elle ne se sentait plus en sécurité. Même le directeur de l’école en a fait les frais. Une vidéo très explicite sur laquelle il est accompagné d’une femme tourne depuis longtemps sur le Web.

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Mais les comportements les plus graves concernent les « piscines ». Ce sont les épreuves de sélection, elles durent un mois et les élèves codent sept jours sur sept et plus de 12 heures par jour. Ils se corrigent entre eux et doivent travailler en groupe le week-end. Proposer son aide à une étudiante qui n’a rien demandé et en profiter pour poser la main sur sa cuisse, la déconsidérer parce qu’elle est une fille, lui parler de son physique sont monnaie courante. Il est arrivé que du porno soit diffusé dans les enceintes juste avant la deadline pour déconcentrer les élèves.

« Les piscines, c’est le pire, les garçons se disent : "C’est une fille, elle ne sait pas coder, elle n’entrera pas". Ils se croient tout permis car à ce moment-là, on est seulement des candidates. Si on entre à l’école, on est un peu plus considérés comme des êtres humains, les gens se disent : "elle a quand même réussi la piscine" », détaille Justine*.

« Jeuxvideo.com in real life »

« Le premier jour où je suis venue à l’école pour passer le concours, on m’a dit cinq ou six fois "de toute manière, dans deux jours, tu n’es plus là, tu n’y arriveras pas, tu es une femme" ou "tu es sûre que c’est toi qui as fait ça ? Tu t’es fait aider par quel mec ?" », explique à son tour Caroline. « Pendant la piscine, on a très souvent des remarques : tu vas être prise parce que tu es une fille », explique Justine. Les critères d’admission ne sont pas connus par les élèves et, selon des rumeurs, l’école ferait une sorte de discrimination positive pour augmenter le nombre de filles (elles représentent 13 % des élèves cette promotion).

« En général, ce genre de personnes abandonne vite ou se fait black-lister par l’école. Les piscines ne sont pas représentatives », modère Pierre qui décrit, pour sa part, des rapports très amicaux entre élèves. Il déplore ces accusations qu’il juge caricaturales et qui entachent la réputation de 42. Selon lui, cette école n’est pas plus sexiste qu’une autre école d’informatique. Et Marie confirme : « Je pense que ça existe dans tous les domaines liés à l’informatique, la technologie, là où les femmes sont peu présentes parce que c’est des milieux de geeks. C’est un peu jeuxvideo.com in real life. Ce n’est pas la majorité mais les mecs ne s’indignent pas quand on te dit que tu es là parce que tu es une fille ». « C’est un peu la culture du troll (et ce, peu importe le genre), à ne pas prendre au premier degré », reprend Pierre.

« Toi maintenant, tu arrêtes de les allumer »

Les étudiantes sont invitées à faire remonter ces problèmes au staff et, en général, des mesures sont prises (travail d’intérêt général, exclusion). « Il m’est arrivé d’avoir un problème avec un correcteur qui m’a fait une remarque sur mon physique au lieu de commenter mon travail, j’ai fait la remarque à son évaluation de correcteur et il s’est plaint à la pédago, on a été convoqués pour une confrontation, tout le monde a été très bien avec moi. Mais à la fin, un type de la pédago m’a dit : "toi maintenant, tu arrêtes de les allumer" », confie Justine qui se fait une règle de ne pas généraliser. Elle a de nombreux amis parmi les garçons et elle a réussi à sensibiliser de nombreux étudiants sur ces problématiques.

L’école 42 prend ces questions très au sérieux et une association féministe Code [her] a été créée pour lutter contre ces comportements. « On a travaillé avec une majorité d’hommes à 42 et ça s’est très bien passé la plupart du temps. C’est aussi à 42 que j’ai rencontré le plus d’hommes féministes », affirme Justine qui parle surtout d’un effet d’entraînement. D’ailleurs, malgré ce constat, la plupart de ces filles continuent d’adorer cette école.

*Tous les prénoms ont été changés.