Prix Goncourt et Renaudot: «Le nazisme, incarnation du mal absolu au XXe siècle, fascine les écrivains mais aussi les lecteurs»

INTERVIEW Les deux livres couronnés ce lundi par les prix Goncourt et Renaudot sont tous les deux consacrés au nazisme…

Propos recueillis par Anne Demoulin

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« La Disparition de Josef Mengele » d’Olivier Guez, prix Renaudot 2017 (Grasset) « L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 (Actes Sud) et « Les Bienveillantes » de Jonathan Little (Gallimard), prix Goncourt 2006.

« La Disparition de Josef Mengele » d’Olivier Guez, prix Renaudot 2017 (Grasset) « L’Ordre du jour » d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 (Actes Sud) et « Les Bienveillantes » de Jonathan Little (Gallimard), prix Goncourt 2006. — Grasset/Actes Sud/Gallimard

Deux prix littéraires pour deux œuvres sur le nazisme. Le prix Goncourt a été attribué ce lundi à Eric Vuillard pour L’Ordre du jour (Actes Sud), un livre consacré aux coulisses de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938, tandis que le prix Renaudot a couronné le roman d’Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele (Grasset) sur l’ancien médecin tortionnaire d’Auschwitz et sa cavale de trente ans en Amérique du Sud.

D’Alfred Döblin à Jonathan Littell en passant par Thomas Pynchon, maints auteurs se sont emparés de l’Allemagne nazie et de la Shoah pour écrire de puissantes fictions littéraires. Vincent Jaury, directeur de la rédaction et de la publication de Transfuge, magazine culturel qui a consacré en 2014 un dossier aux « Romans du nazisme », a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes sur la fascination qu’exerce le nazisme sur la littérature.

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Pourquoi l’Allemagne nazie et de la Shoah inspirent-elles toujours tant les écrivains ?

Depuis la modernité, le mal est la question centrale de la littérature. Le nazisme incarne le mal absolu au XXe siècle. Il n’est donc pas étonnant si les écrivains, mais aussi les lecteurs, se passionnent pour cette question fascinante, irrésolue, incompréhensible et humaine.

Quelle place dans cette littérature sur le nazisme ont les deux livres récompensés ce lundi par le prix Goncourt et le prix Renaudot ?

Ces deux livres peuvent se rapprocher de la littérature documentaire, qui est une tendance lourde en littérature actuellement, presque au-delà du roman. Eric Vuillard, qui signe L’Ordre du jour, travaille à partir des archives. Il a notamment une passion pour les images d’archives. Il part de faits réels, c’est intéressant en littérature. Comme avec 14 juillet (Actes Sud, 2016) sur la Révolution Française, il se saisit d’un événement connu et déploie son système à lui. L’approche d’ Olivier Guez, l’auteur de La Disparition de Josef Mengele, est plus journalistique. Il s’appuie sur des recherches bibliographiques, en général dix ou quinze livres et il déroule ce qu’il a appris comme un récit. Dans ces deux livres, l’imaginaire a peu de place.

Quelles sont les grandes œuvres littéraires sur le nazisme ?

Il y a bien sûr Les Buddenbrook, le roman qui a permis à Thomas Mann d’avoir le Prix Nobel de littérature en 1929. Il a un point commun avec le livre d’Eric Vuillard, c’est qu’il traite de la question des liens entre le nazisme et de la haute bourgeoisie. La zone d’intérêt de Martin Amis, très loufoque, publié en 2014, qui se déroule dans les camps d’Auschwitz, n’a pas fait l’unanimité, mais je le trouve intéressant. Vie et Destin de Vassili Grossman est important parce que c’est le premier livre qui compare le nazisme et le communisme. La mort est mon métier de Robert Merle racontent pseudo-mémoires de Rudolf Höß [renommé Rudolf Lang dans l’ouvrage], le commandant d’Auschwitz. Histoire d’un Allemand : Souvenirs 1914-1933 de Sebastian Haffner est un ouvrage très documenté sur la prise de pouvoir des nazis. Et enfin, on ne peut pas faire l’impasse sur Les Bienveillantes de Jonathan Littell, couronné par le prix Goncourt en 2006, dans lequel on se glisse dans la peau d’un nazi sur le front Est et nous montre ce qu’on a appelé la Shoah par balles.