«Homo Deus», la Bible de l’humanité? On a discuté avec des disciples de Yuval Noah Harari

FUTUR Historien visionnaire, prophète des temps modernes ou vulgarisateur de génie ? On a tenté de comprendre le phénomène Yuval Noah Harari...

Laure Beaudonnet

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La couverture de «Homo Deus»

La couverture de «Homo Deus» — Albin-Michel

  • Homo Deus (Albin Michel) a été vendu à 106.000 exemplaires en France en l’espace de quatre semaines.
  • Son livre précédent Sapiens (vendu en France à plus de 250.000 exemplaires) a été un succès planétaire.
  • Dans Homo Deus, il imagine les possibilités du monde de demain.

Yuval Noah Harari n’est pas un historien comme les autres. Il ne marche pas, il vole. Et quand cet Israélien sort un livre dans le rayon Sciences humaines, il en fait un phénomène de société. En tête du palmarès des meilleures ventes depuis quatre semaines, Homo Deus : une brève histoire de l’avenir (Albin Michel) s’arrache en librairie (106.000 exemplaires contre 280.000 pour sa fresque historique, Sapiens, parue en 2015). Parmi son fan-club ultra-huppé, on croise Barack Obama, Mark Zuckerberg, Bill Gates et même notre actuel président Emmanuel Macron qui l’a reçu pour un petit dîner confidentiel à l’Elysée au mois de septembre lors de sa venue en France.

Yuval Noah Harari
Yuval Noah Harari - ULIEN DE FONTENAY/JDD/SIPA

Historien visionnaire, gourou des temps modernes ou vulgarisateur habile ? Peut-être un peu de tout ça. On a discuté avec trois de ses fidèles pour tenter de comprendre le succès fulgurant de Yuval Noah Harari, encore inconnu il y a quatre ans, et la portée de ses écrits.

La naissance du dataïsme

« C’est un vrai phénomène littéraire, les gens se sont mis à racheter son premier livre Sapiens, s’enthousiasme Olivier Gallais, 37 ans, qui travaille pour la Librairie idéale à Paris. C’est rare de voir de telles ventes pour des ouvrages d’histoire » Le libraire s’étonne de l’ampleur de l’engouement pour ces deux œuvres mais il ne cache pas sa propre fascination pour l’auteur.

Homo Deus réussit le difficile exercice de s’adresser au plus grand nombre sans sacrifier le contenu scientifique. « Il est l’un des rares intellectuels à soulever des problématiques centrales aujourd’hui. Dans cent ans, on parlera de la Silicon Valley dans les livres d’histoire, j’en suis certain », lance Arnaud Varnier, 30 ans, entrepreneur digital. « Il capte très bien les enjeux du monde d’aujourd’hui et les évolutions de la pensée », observe de son côté Louis Fichet, retraité de 70 ans, qui n’est toutefois pas « tout à fait acquis à l’image du futur décrite dans le livre ».

Mais de quoi est-il question dans ce best-seller exactement ? Yuval Noah Harari dégage deux scénarios, volontairement flippants. Dans le premier, les technologies et la bio-ingénierie creusent les inégalités entre une classe de surhommes aux capacités augmentées et le reste de l’humanité, la caste des inutiles. La deuxième hypothèse, encore plus catastrophiste, imagine l’avènement d’une nouvelle religion appelée le « dataïsme » qui signe la fin du Sapiens [vous et moi] pour laisser sa place aux intelligences artificielles. Les humains cèdent leur autorité aux algorithmes et aux datas.

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« Nous sommes déjà dévots »

« A quoi bon des élections démocratiques quand les algorithmes savent non seulement pour qui chaque personne va voter, mais aussi pour quelles raisons neurobiologiques sous-jacentes telle personne vote démocrate, et telle autre républicain ? », écrit Yuval Noah Harari dans son Homo Deus. Le dataïsme s’érige déjà en figure d’autorité dans nos sociétés. Au lieu d’aller voir le prêtre ou d’ouvrir la Bible en cas de crise existentielle, on trouve désormais nos réponses sur les moteurs de recherche comme Google. Pendant la dernière élection présidentielle en France, les analyses des datas ont commencé à faire de l’ombre aux sondages. N’est-ce pas la preuve qu’on a déjà mis un doigt (ou deux) dans l’engrenage ?

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« On est pratiquants sans le savoir, c’est sûr », concède Louis Fichet. « Toutes les religions sont un danger mais tous les ingrédients sont là. Quand Pascal réfléchissait à l’infini, il perdait la tête. Ici, devant l’immensité des données, on est sidéré », poursuit le retraité. « C’est une religion qui ne dit pas son nom, je crois que dans la société occidentale, il y a beaucoup de religieux qui ne s’en rendent pas compte. Nous sommes déjà dévots au dataïsme », surenchérit Arnaud Varnier qui met en garde contre le risque de perdre nos facultés, comme le sens de l’orientation, à force de déléguer à la technologie. Si, pour ce jeune entrepreneur, Yuval Noah Harari est « inspirant », il n’imagine pas notre espèce disparaître. « Il ne faut pas sous-estimer la capacité de l’homme à se réinventer ».

La Silicon Valley a déjà ses gourous et ses disciples. Nous pourrions bientôt perdre le contrôle de nos vies car les algorithmes nous connaîtront mieux que nous-mêmes, nous serions contrôlés par les outils que nous aurons nous-mêmes créés. « Ecoutez les algorithmes ! Ils connaissent vos sentiments ». Yuval Noah Harari force le trait pour nous mettre en garde. Et pour lever vos derniers doutes face au dataïsme, savez-vous que l’algorithme d’Amazon sait déjà quel livre vous allez acheter ? Bonne lecture !