• Dix romans pour adolescents sont en lice pour décrocher le premier Prix Vendredi.
  • Ce nouveau prix entend mieux faire connaître la littérature jeunesse, trop souvent perçue sous le seul angle éducatif.
  • Très variée, la sélection offre un bon panel des auteurs phares et des titres incontournables de l'année.

A la liste des Goncourt, Renaudot, Femina et autres Médicis, il faudra désormais aussi ajouter le Prix Vendredi. Ce nouveau prix littéraire récompensera pour la première fois, lundi 9 octobre, un ouvrage de littérature pour adolescents et jeunes adultes. Comme un clin d’œil supplémentaire à Michel Tournier, dont l’œuvre a inspiré le nom de ce « Prix Vendredi », l’annonce du lauréat aura lieu en grande pompe à Paris… au restaurant Maison Sauvage. « Il ne s’agit pas de singer le Goncourt mais d’en reprendre en quelque sorte les codes », s’amuse l’éditeur Thierry Magnier, à qui l’on doit la création du prix.

Le premier prix national indépendant 

C’était en effet l’une de ses promesses de campagne pour la présidence du groupe jeunesse du Syndicat national de l’édition : offrir une distinction nationale à la littérature ado, et au-delà une médiatisation et une visibilité méritées. « Entre les Pépites de Montreuil, les régions, départements, collèges, lycées, les bibliothèques et les salons, nous avons en France près de 1500 prix consacrés à la littérature jeunesse, mais un prix national indépendant manquait », assure-t-il. A la différence des Pépites, celui-ci n’est consacré qu’à un genre, le roman ado francophone destiné aux plus de 13 ans.

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« Mon idée première était de parler littérature, tant nous avons la chance d’avoir de grands auteurs pour la jeunesse », poursuit Thierry Magnier, qui se félicite de la première sélection « haut-de-gamme » opérée par le jury parmi 55 romans publiés dans l’année, et proposés par une quarantaine d’éditeurs. « Nous avons tous conscience et partageons cette vision que c’est un prix littéraire, énonce l’une des membres du jury, Sophie Van der Linden, romancière et critique littéraire jeunesse. Beaucoup d’articles sur le roman ado ne parlent jamais de style, d’écriture… Ce prix va pouvoir équilibrer les choses. »

Les deux écueils du livre ado

« Il faut parler littérature, considérer les ados comme des personnes intelligentes et arrêter de demander à quoi cela va leur servir », entérine Thierry Magnier. « La production est généralement abordée avec beaucoup d’angoisse, constate également Sophie Van der Linden. On se dit que c’est le dernier âge avant le décrochage. Il y a cette crispation sur la lecture. Du coup, le livre ado est considéré comme un livre qui doit accrocher, plaire, retenir le lecteur. »

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« Le roman jeunesse est un peu coincé entre l’objectif éducatif que tout le monde veut lui donner et le divertissement », poursuit Sophie Van der Linden. Trop d’intention éducative d’un côté, trop de volonté de s’inscrire dans un genre prédominant (fantasy, dystopie, etc.) de l’autre : ces deux écueils ont manifestement guidé les premiers choix des jurés. « Souvent, nous avons refusé des livres que l’on considérait comme trop fabriqués », indique Sophie Van der Linden.

De grands noms, un premier roman

Les qualités d’un bon livre ado selon elle ? « Au fond les mêmes que pour la littérature adulte, une équation fine entre un récit et une écriture, affirme-t-elle. Les livres doivent combiner une narration, une manière efficace de raconter les choses, et une qualité de style. » Aussi, n’est-il pas étonnant de retrouver dans les 10 romans sélectionnés pour ce premier cru de grands noms du livre jeunesse - seul un premier roman figure sur la liste, Colorado Train de Thibault Vermot (Serbacane), qui a « une aisance d’écriture assez stupéfiante », relève Sophie Van der Linden.

Alors certes Jean-Philippe Blondel, Claudine Desmarteau ou Timothée de Fombelle sont absents de la sélection, ce dernier ayant cette rentrée son actualité en littérature adulte avec Neverland (L’Iconoclaste), mais un auteur comme Jean-François Chabas est bel et bien présent. Son livre La Loi du Phajaan (Didier Jeunesse) détournera plus d’un rêveur de tour en éléphant… - le jour de ses dix ans, Kiet part avec son père, dresseur d’éléphant, capturer son premier éléphanteau et participer au « Phajaan », une méthode de dressage traditionnelle particulièrement cruelle. « Jean-François Chabas est inconnu du grand public, alors que l’on est vraiment en présence d’un auteur avec une vision et une extême élégance de style, analyse Sophie Van der Linden. Il fait beaucoup voyager ses lecteurs. »

Jouer avec les codes de la dystopie

Cette thématique du rapport à l’animal est aussi présente dans Rage d’Orianne Charpentier (Gallimard Jeunesse), même si ce court récit est avant tout celui d’une jeune réfugiée dans la nuit, qui protège un chien promis à l’euthanasie, le sauver devient une nécessité. Elle l’est également dans Sirius, de Stéphane Servant (Rouergue), « un roadtrip post-apocalyptique assez proche de Sur La Route de Cormac McCarthy, qui interroge comment l’humain, avec le monde animal, est une voie pour sortir de l’apocalypse », note Sophie Van der Linden.

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La dystopie reste présente dans la sélection, avec des titres comme Dans la forêt de Hokkaido d’Éric Pessan (L’école des loisirs), Naissance des cœurs de pierre d’Antoine Dole (Actes Sud Junior) et aussi, pourrait-on dire, avec le premier tome d’une série d’Alain Gagnol, Power club – l’apprentissage(Syros). Des livres et des auteurs à la lisière du genre, ou qui jouent avec ses codes pour mieux les dépasser.

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Nouvelles tendances

« Le roman ado est en train de revenir vers le polar et des textes plus légers, un peu drôles », observe également Thierry Magnier. Dans la sélection, Magnetic Island de Fabrice Colin (Albin Michel) et Star Trip d’Éric Senabre (Didier Jeunesse) peuvent respectivement illustrer ces deux tendances. « On a énormément d’héroïnes féminines dans cette sélection, c’est intéressant à l’heure où l’on regarde beaucoup la question des stéréotypes », note enfin Sophie Van der Linden.

« C’est la force de la littérature jeunesse que de faire émerger des personnages très forts », ajoute-t-elle, racontant l’émotion qu’elle a eu à lire L’Aube sera grandiose, d’Anne-Laure Bondoux (Gallimard Jeunesse), un « super-livre pour ado » qu’elle a eu envie de partager à la fois avec sa fille et sa mère.

A la veille de retrouver ses comparses du jury, Sophie Van der Linden ne cache pas son impatience. Chacun s’est engagé à relire les dix livres pour en discuter dans le détail. « J’ai aucune idée de ce qui va sortir, je n’ai presque pas envie de choisir, sourit-elle. Il y a une grande diversité. Ce sont des livres que l’on trouve exceptionnels. Pas un livre ne tombe des mains, tous nous embarquent. »