Etrange Festival: Pénis, féminisme et rédemption... On fait le bilan de la 23e édition

CINEMA Passage en revue des thèmes marquants de cette 23e édition de l’Etrange Festival, qui s’est déroulée du 6 au 17 septembre…

Fabien Randanne

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Dans «Les Garçons sauvages», les personnages auquel le titre fait référence sont incarnés par des actrices.

Dans «Les Garçons sauvages», les personnages auquel le titre fait référence sont incarnés par des actrices. — Ecce Films

  • La 23e édition de l’Etrange Festival, dédié aux films de genre, s’est déroulée du 6 au 17 décembre 2017 au Forum des images à Paris.
  • Plusieurs thèmes et motifs sont communs à différents longs-métrages présentés en compétition ou hors compétition.

« Le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur, le mou qui a un grand coup, le gros touffu, le p’tit joufflu, le grand ridé, le mont pelé… » Pierre Perret et Etrange Festival, même combat : ils nous diront tout sur le zizi. Blague à part, cette 23e édition, qui a pris fin ce dimanche au Forum des images après onze jours de programmation fantastico-horrifique, n’a pas été avare en phallus.

>> Le palmarès de l'Etrange Festival 2017

Un constat qui n’a rien de complètement anecdotique quand on sait que le full-frontal (nu de face) masculin au cinéma est rare parce que la censure (et l’autocensure ?) est plus sévère dans ces cas-là que quand il s’agit de déshabiller les femmes. Présenté hors compétition, 30 Years of Adonis réalisé par le hongkongais Scud Cheng, raconte différents moments de la vie d’un jeune gay chinois qui fera notamment une incursion dans le cinéma pornographique. Vu le sujet, il est peu surprenant que les acteurs tombent le bas.

Dans Purgatoryo, qui se déroule dans une morgue, il n’est pas davantage étonnant de voir des corps exposés dans toute leur nudité. En revanche, quand deux employés se mettent à jouer aux cartes sur un cadavre, ça paraît purement gratuit. Dans Kuso, film à sketch punk bien dégueulasse (la connotation péjorative n’est pas évidente dans le contexte), les pénis sont malmenés. Euphémisme. On a beau se dire qu’il s’agissait des prothèses, on garde un souvenir douloureux des scènes de mutilation.

Prothèses encore dans Les Garçons sauvages, premier film français dont la sortie en salle est prévue en février, où les jeunes hommes du titre sont incarnés par des actrices. Il est question de mutation des corps, de jeu avec les identités de genre et de symboles phalliques intrigants… pour causer d’émasculation du patriarcat. Une approche sensuelle et poétique pour un film qui délivre, in fine, un message féministe.

Héroïnes d’action

De féminisme, il en était question aussi dans The Misandrists de Bruce La Bruce, avec son « armada de féministes radicales » qui s’organise « en une armée dont le but est la libération de la femme face à la domination phallocrate ». Et dans I’m Not a Witch, une fable sur une fillette zambienne séquestrée par les habitants de son village qui l’accusent d’être une sorcière. Le film de Rungano Nyoni avait fait un passage remarqué au dernier Festival de Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs.

Dans le thriller germano-autrichien Cold Hell, les oppressions masculines envers les femmes (sexisme, domination, agressions…) sont évoquées dans un scénario de série B plutôt efficace, mettant en scène une conductrice de taxi experte en boxe thaï qui traque un tueur en série s’en prenant aux musulmanes. Sur écran, c’est moins Kamoulox que ça en a l’air.

Alors que le cinéma de genre a longtemps pris un malin plaisir à maltraiter ses figures féminines et à fétichiser ses scream queens, il semble que des cinéastes se décident (enfin) massivement à inverser les tendances. Dans le cinéma grand public, cela donne Wonder Woman, Atomic Blonde ou Grave (pour prendre des exemples récents). A l’Etrange Festival, cela transparaît donc via Cold Hell, mais aussi The Villainess, film coréen aux stupéfiantes scènes d’actions, dont l’héroïne cherche à faire la lumière sur la mort de son père, quitte à broyer beaucoup d’os sur son chemin.

Attention à ne pas se laisser à voir par certains trompe-l’œil, tel Bitch dont l’héroïne, une mère de famille au bord de la crise de nerfs se met à se comporter comme un chien. On pourrait penser que le scénario évoque avec mordant la condition féminine, mais il n’aboie que rapidement sur le mari infidèle et absent pour mieux le réhabiliter une fois la prise de conscience opérée.

Amours lesbiennes

Thelma, en revanche, est bel et bien un récit d’émancipation féminine raconté comme une fable fantastique. Ce film de Joachim Trier, réalisateur d’Oslo 31 août, raconte comment une étudiante tente de se défaire du carcan religieux dans lequel l’enferme son père rigoriste, en même temps qu’elle essaie d’assumer son homosexualité.

Plusieurs films des différentes sélections de cette édition mettait en scène des lesbiennes. En plus de Thelma et The Misandrists évoqués précédemment, citons Replace. Dans ce film de science-fiction germano-canadien, l’homosexualité de l’héroïne semble être de circonstance – elle paraît nouer une relation avec sa meilleure amie avant tout pour faire diversion sur les lambeaux de peau pourrissante qu’elle s’arrache à longueur de journée. Le réalisateur, Norbert Keil, ne fouille pas vraiment la psychologie ni la personnalité de ses personnages et la relation saphique qu’il filme est très marquée par le male gaze, un regard masculin plus complaisant que bienveillant.

Dans Les Bonnes manières, en revanche, l’homosexualité de Clara, l’infirmière recrutée par Ana, future mère célibataire, est révélée en une scène. Son orientation sexuelle n’est qu’un aspect de ce beau personnage amené à prendre davantage d’ampleur dans la suite du film. Les spectateurs ont été touchés par ce long-métrage puisque c'est à lui qu'a été attribué le prix du public.

Variations sur le thème de la rédemption

Autre thème récurrent de cette cuvée 2017 de l’Etrange Festival : celui de la rédemption. Certes, cette thématique est souvent abordée dans les films de genre, mais dans les films en lice cette année, elle n’a jamais été traité deux fois de la même manière. Le Britannique The Marker a ainsi mis en scène son truand sortant de prison prêt à s’occuper de l’adolescente dont il a tué – sans le faire exprès - la mère quelques années plus tôt (!) sur le mode d’un thriller faussement poisseux qui ne surprend jamais, pas plus qu’il n’interroge ou ne dérange.

En lançant son héros dans une boucle temporelle façon Un jour sans fin pour sauver sa fille, le coréen A Day, la joue thriller rythmé parsemé de mélo (le papa, médecin star trop souvent loin de sa progéniture, doit prendre conscience qu’il a trop souvent négligé sa fille).

Tout en grandiloquence, Mise à mort du cerf sacré – prix du scénario au dernier Festival de Cannes ; sortie française prévue le 1er novembre – transpose un canevas de tragédie grecque dans l’Amérique contemporaine. Il y est question de culpabilité, de dilemme et de rachat par le sang versé… une histoire complètement dingue.

Incroyable mais vrai cette fois-ci, tel est le récit du documentaire australien The Family qui relate les agissements d’une secte alliant consommation de LSD et séquestrations d’enfants dans les années 1970. La réalisatrice Rosie Jones rapporte les faits sans insister sur les effets de montages clinquants et interroge des protagonistes de l’époque, dont plusieurs gamins désormais quadras ou quinquagénaires.

Il y est moins question de rédemption que de résilience, cette capacité de l’être humain de puiser en lui la force de surmonter un traumatisme. Ou comment l’espoir triomphe de l’horreur. A l’Etrange Festival aussi, si les atrocités et l’effroi investissent le grand écran, les lumières de la salle finissent toujours par se rallumer.