Erwan Larher, rescapé du Bataclan: «Sur mon brancard, je me suis demandé: "Est-ce que je suis bien pour les télés?"»

LIVRE Erwan Larher, rescapé du Bataclan, parle avec « 20 Minutes » de son dernier roman, « Le livre que je ne voulais pas écrire »…

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Erwan Larher - «Le livre que je ne voulais pas écrire», paru le 24 août 2017 chez Quidam;

Erwan Larher - «Le livre que je ne voulais pas écrire», paru le 24 août 2017 chez Quidam; — BALTEL/SIPA

« Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie », écrit-il. Le ton est donné. Erwan Larher, rescapé du Bataclan, raconte son histoire et celle de ses proches dans Le livre que je ne voulais pas écrire (Quidam éditeur). Blessé par balles au niveau de la hanche pendant le concert de Eagles of death metal le 13 novembre 2015, il avait, jusqu’ici, refusé de s’exprimer. Il raconte à 20 Minutes son tiraillement avant de se plonger dans cet « objet littéraire », sorti en librairie le 24 août.

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Vous avez baptisé votre roman « Le livre que je ne voulais pas écrire »… Êtes-vous content d’avoir fini par le faire ?

Je suis fier d’avoir réussi à l’écrire, pas forcément pour la qualité de l’œuvre, mais de l’avoir fait. Autant sur mes cinq précédents livres, je suis capable de dire, sans fausse modestie, que ce sont des bons bouquins parce que j’ai des éléments objectifs de comparaison, sur ce qui se fait en littérature contemporaine. Autant sur celui-là, je n’ai aucun recul sur sa qualité d’œuvre littéraire. J’avais dit à mon éditeur : « C’est toi qui seras le juge, et si tu n’en veux pas, je n’irai voir personne d’autre ». Comme j’avais confiance en son exigence et son regard.

Comment l’expliquez-vous ?

Pour la première fois, je pars d’un matériau qui est ma vie. Les cinq autres ne parlent pas de moi, même s’il y a toujours des petits bouts de soi. Mais pour celui-là, je ne peux pas faire semblant qu’il n’y a pas une armature autobiographique. Il y a une pudeur. C’est vraiment différent des autres.

L’usage du « tu » m’a peut-être permis de ne plus avoir l’impression qu’il s’agissait de moi

Vous utilisez la deuxième personne du singulier pour toutes les parties qui vous concernent. A quoi vous a servi l’usage du « tu » ?

L’autofiction, en tant que lecteur, m’ennuie profondément. Et moi, en tant qu’auteur, je ne vois pas ce que ma vie peut avoir d’intéressant pour les autres. Ce n’est pas ce qui m’intéresse dans la littérature. Le « je » me posais un problème dès le départ. C’était un « je » vraiment autobiographique. J’ai essayé « il », mais vous avez l’impression d’être la marionnette d’Alain Delon dans les Guignols. J’ai essayé en changeant de prénom, c’était ridicule d’écrire un livre en utilisant « il » et un autre prénom alors qu’il s’agit de votre vie. Un jour, j’avais presque fini le bouquin, je me dis : « Je vais tout passer au "tu" ». Ca fonctionnait. Un psy pourrait sans doute en parler mieux que moi…
Ca marchait littérairement, ça permettait de jouer avec les pronoms. Ca a été un déclic. L’usage du « tu » m’a peut-être permis de ne plus avoir l’impression qu’il s’agissait de moi.

Si votre livre n’est pas un témoignage, ni un récit, comme vous dites. De quoi s’agit-il ?

Faut-il vraiment mettre un mot ? J’ai tendance à dire « roman », et après je dis « mais non, ce n’est pas vraiment un roman ». Certains journalistes s’emparent du terme que j’emploie : « objet littéraire ». Un terme un peu pompeux qui me permettait de m’amuser avec ce que je faisais. Ce qui me gêne dans le terme « autofiction », c’est tout ce qui a été produit et qui ne me satisfait pas littérairement.

Au début de votre livre, vous précisez avoir utilisé des textes de proches. Comment les avez-vous articulés dans votre récit ?

C’est une espèce d’intuition qui m’est arrivée assez tôt. Je me suis dit que c’était intéressant de voyager avec l’extérieur et de décentrer le regard de mon nombril. J’ai demandé à une vingtaine de proches de m’écrire quelque chose de pas trop long et surtout de ne pas essayer de faire de la littérature. Autour de moi, j’ai des écrivains, mais aussi mon père, mon frère… Le premier texte que j’ai reçu était tellement puissant, je me suis dit : « Woaw, s’ils sont tous de cet acabit-là… » Au fur et à mesure que je les recevais, il y a eu une espèce de fluidité.

Me moquer de moi-même évite que ça enfle trop au niveau des chevilles ou de la tête

Les avez-vous retravaillés ?

Je me suis interdit de les toucher. Deux textes étaient un peu longs, j’ai demandé aux auteurs de les raccourcir. Sur le texte d’un couple d’amis, je trouvais qu’il y avait un problème de compréhension sur la mise en situation. Après, ils m’ont dit : « En fait, on ne se sent pas d’écrire ». Sinon, je n’ai pas touché une virgule. On aurait pu se retrouver avec un roman Desigual. Moi-même, j’ai été bluffé quand je les ai intégrés dans mon corpus. Je n’ai eu aucune prise de tête.

Vous utilisez souvent l’humour, mais vous donnez aussi l’impression de vous soupçonner en permanence d’être mauvais. Vous soupçonnez vos actions, vos pensées. Pourquoi vous portez-vous un regard si sévère ?

Pendant des années, j’ai été inconscient de moi-même. J’étais tellement autocentré et nombriliste que je ne me posais aucune question sur moi. Heureusement, des gens et des expériences dans la vie m’ont réveillé. Sachant que je n’ai pas été un mec super, je suis méfiant. « Puisque tu n’as pas été super, il reste peut-être du pourri en toi ». Je me méfie de moi. Dans le travail et dans le quotidien, je suis assez exigeant avec moi-même. Ça permet aussi de dégonfler l’ego. Me moquer de moi-même évite que ça enfle trop au niveau des chevilles ou de la tête.

Je pense à la scène où vous êtes sur le brancard et vous vous demandez si vous êtes télégénique…

Je suis honnête, on est tous des êtres paradoxaux. Il y a la conscience de soi et le monde autour. La conscience de soi ne doit pas absorber le monde autour comme des poux égoïstes. Mais, en effet, au moment où je suis sorti dans la rue sur mon brancard, je me suis demandé : « Est-ce que je suis bien pour les télés ? » C’est moche. Je n’ai pas essayé de m’épargner, j’ai voulu être honnête.

Vous avez changé les noms des assaillants du Bataclan. Vous les appelez Iblis, Saala et Efrit, pourquoi ?

Encore une fois, ce n’est pas un témoignage. Je ne connais pas leur nom, je ne suis pas allé sur Internet pour voir qui étaient ces gens. Ces trois djinns, dans mon bouquin, sont des concepts. [Dans la religion musulmane, le djinn et un génie ou un démon, généralement hostile à l’homme]. Leur donner ces noms, c’est les dépersonnaliser. Je n’ai pas fait une enquête. Si on veut savoir d’où ils venaient, comment ils s’appelaient, il suffit d’aller fouiller sur le Net. Je ne suis pas là-dedans. C’est une re-création, une invention. J’étais couché au sol, je n’ai rien vu. Tout ce que j’écris de cette partie de l’assaut, je ne l’ai pas vécue, je ne l’ai pas vue.

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D’ailleurs, on retient surtout la personne qui vous agrippe la jambe alors que vous êtes à terre.

J’espère que je la retrouverai celle-là. Ce serait chouette. Grâce à vous, quelqu’un dirait « j’ai lu 20 Minutes et c’est moi ».

Vous ne semblez pas ressentir de colère vis-à-vis des assaillants ?

Ce n’est pas un livre sur le djihadisme, sur ce que pense le citoyen Erwan Larher de ces événements. Mon opinion, on s’en fout. Le romancier Erwan Larher essaye de questionner de manière littéraire, de questionner cette violence, le monde dans lequel on vit. Est-ce que moi j’en ai après machin ? Est-ce que je suis en colère après truc ? Cela n’a aucun intérêt.

J’ai abandonné un autre roman car il y avait une forme d’urgence à écrire celui-là

On sent le tiraillement dans votre livre, la difficulté d’écrire. Votre roman a-t-il eu un effet cathartique ?

J’étais en train d’écrire un autre roman quand celui-là a pris la place. J’imagine que s’il a surgi comme ça, c’est qu’il y avait peut-être, quelque part dans le subconscient, une force qui disait « vas y ». Je ne vais pas faire comme si l’inconscient n’existait pas. Consciemment, je ne me suis pas senti mieux, soulagé, je ne raconte pas des souvenirs, je fais un truc qui, j’espère, s’appelle de la littérature. Ce n’était pas une démarche volontairement cathartique.

J’ai abandonné un autre roman car il y avait une forme d’urgence à écrire celui-là. Et, de déclic en déclic, j’ai continué. Je n’avais pas de fin et, bim, je tombe amoureux, c'est une fin. Je me heurtais à un mur et une brèche s’ouvrait. Quand j’ai compris qu’écrire à partir de ce matériau, ce n’était pas faire du nombrilisme car tout le monde avait été impacté par cette histoire, c’était interroger un collectif, je me suis dit « Ok, tu peux continuer ». Ou des rencontres, des mots… A chaque fois que j’étais dans une impasse, quelque chose se passait, comme dans un jeu vidéo.