Eurovision: Le résumé épisode par épisode du drama entre la Russie et l'Ukraine

COUACS Le célèbre - et a priori si anodin - concours musical est devenu un enjeu de la crise diplomatique entre la Russie et l'Ukraine. Les rebondissements sont encore plus nombreux que dans une série...

Fabien Randanne

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Ioulia Samoïlova, chanteuse choisie pour représenter la Russie à l’Eurovision 2017 et l’Ukrainienne Jamala (robe bleue), qui a remporté l’Eurovision 2016.

Ioulia Samoïlova, chanteuse choisie pour représenter la Russie à l’Eurovision 2017 et l’Ukrainienne Jamala (robe bleue), qui a remporté l’Eurovision 2016. — HO / Channel One /TV/ press service - JONATHAN NACKSTRAND - AFP

Pour beaucoup, l’Eurovision, ce sont des paillettes, des looks improbables et des chansons à l’efficacité toute relative. Mais derrière ces clichés (pas toujours vérifiés), se jouent de temps en temps de vraies crises diplomatiques. Car le concours, suivi chaque année par quelque 200 millions de personnes autour du monde est autant une vitrine dans laquelle il vaut mieux briller qu'un moteur à flatter les orgueils nationaux. Cette année, ce sont l’ Ukraine et la Russie qui multiplient les couacs dans le concert européen. Si vous avez loupé les épisodes de ce feuilleton à rallonge, voici un résumé des événements racontés comme s'il s'agissait d'une série...

  • Prologue

En mars 2014, la Russie annexe la péninsule ukrainienne de Crimée. C’est le début d’un conflit armé qui se déroule dans la région du Donbass, à l’est de l’Ukraine, et oppose l’armée ukrainienne aux séparatistes prorusses. Plus de 10.000 morts sont depuis à déplorer et les relations entre la Russie et l’Ukraine sont on ne peut plus tendues. En juillet 2015, le ministère de la Culture ukrainien établit une « liste noire » de 600 personnalités interdites d’entrer en Ukraine car elles représenteraient des « menaces pour la sécurité nationale ». Gérard Depardieu est l’un des noms cités car il avait par exemple déclaré que « l’Ukraine fait partie de la Russie »…

  • Saison 1, épisode 1 : « Celle qui représentait l’Ukraine (et les Tatars de Crimée) »

Février 2016. A l’issue d’un télécrochet, Jamala remporte le droit de représenter l’Ukraine sur la scène du prochain concours Eurovision qui aura lieu à Stockholm (Suède). Sa chanson s’intitule 1944 et rend hommage aux Tatars de Crimée qui ont été déportés sur ordre de Staline cette année-là.

La chanteuse expliquera ensuite avoir écrit ce morceau « en état d’impuissance » après l’annexion de la Crimée par la Russie, et insisté sur sa volonté de le « faire entendre » en Occident. « Les Tatars de Crimée sont désespérés et ont besoin de soutien », déclarera-t-elle, en faisant notamment allusion aux militants tatars qui ont été emprisonnés depuis l’annexion. Certains entendent donc dans 1944 un sous-texte critiquant la Russie de Poutine. La chanson commence ainsi : « Quand les étrangers arrivent, ils viennent dans votre maison. Ils vous tuent et disent : "Nous ne sommes pas coupables". »

  • Saison 1, épisode 2 : « Celle qui a battu le favori russe »

Le règlement de l’Eurovision interdit notamment « d’inclure tout mot ou tout geste de nature politique ou assimilable » dans une chanson ou une prestation scénique. Or, Jamala et 1944 sont bien en lice sur la scène de l’Ericsson Globe à Stockholm.

Autrement dit, ni l’Union européenne de radiotélévision (UER), qui chapeaute le concours, ni les organisateurs suédois n’ont trouvé quoi que ce soit à redire à la candidature ukrainienne. Le Russe Sergey Lazarev est le grandissime favori de cette édition et Jamala figure parmi les outsiders. Pourtant, à l’heure des résultats, c’est cette dernière qui l’emporte. Le beau gosse de Moscou devra se contenter de la troisième place.

  • Saison 1, épisode 3 : « Ceux qui s’indignaient »

Jamala fait un retour triomphal en Ukraine dès le 15 mai. Les acclamations qui l’accueillent à l’aéroport ont sans doute chassé loin de ses oreilles les réactions au vitriol parvenant de Russie. Ainsi, le sénateur Frantz Klintsevitch a déclaré que ce n’est pas la chanteuse qui a gagné l’Eurovision, mais que « c’est la politique qui a battu l’art ». « C’est la guerre qui a gagné », ose de son côté le président du comité des Affaires étrangères du Sénat russe, Konstantin Kossatchev. Il voudrait sous entendre que le résultat de l’Eurovision compromettait le processus de paix à l’est de l’Ukraine qu’il ne s’y prendrait pas autrement. L’Ukraine ayant gagné, elle saisit la possibilité qui s’offre à elle pour organiser l’édition 2017 du concours de chansons. A Moscou certains appellent déjà au boycott.

  • Saison 2, épisode 1 : « Celle qu’ils n’oseraient huer »

2017. La Russie attend le 12 mars, soit le dernier moment, pour officialiser sa candidature à l’Eurovision. Elle sera représentée à Kiev par Ioulia Samoïlova et sa chanson Flame is Burning.

Atteinte de la maladie de Werdnig-Hoffmann, la chanteuse se déplace en fauteuil roulant. « Il est difficile de considérer [ce] choix (…) en dehors du contexte politique des relations entre la Russie, l’Ukraine et l’Europe. Il est clair que des réactions négatives à la prestation de Ioulia Samoïlova ne feraient pas honneur au public. Conspuer une personne handicapée est ignoble en soi », écrit le site russe Gazeta, cité par Courrier international.

  • Saison 2, épisode 2 : « Celle qui ne pourra pas chanter »

Si tant est qu’elle soit avérée – tout reste à prouver –, la cynique stratégie russe n’a pas porté ses fruits. L’Ukraine n’a eu aucune pitié : le 21 mars, elle a interdit à la chanteuse russe d’entrer sur le territoire pour trois ans… car elle a donné un concert en Crimée en 2015 - soit un an après l’annexion de ce territoire par la Russie. Autrement dit, Ioulia Samoïlova ne pourra pas participer à l’Eurovision 2017. Le Kremlin a alors appelé Kiev à « revenir sur sa décision », tandis que les médias russes évoquaient la possibilité d’un boycott.

  • Saison 2, épisode 3 : « Celle qui ne sera pas diffusée par satellite »

Le 23 mars, l’UER essaye de jouer les médiateurs en ménageant la chèvre et le chou. Elle propose ainsi que Ioulia Samoïlova participe à l’Eurovision 2017 via un duplex par satellite depuis Moscou. Mais la Russie ne veut pas en entendre parler et estime – à juste titre – que ce dispositif serait « contraire à l’esprit de l’événement ». L’offre n’a pas eu plus de succès en Ukraine puisque le vice-Premier ministre Vyacheslav Kyrylenko a affirmé que même le simple fait de diffuser une chanson interprétée par cette chanteuse n’était pas compatible avec les les lois ukrainiennes.

  • Saison 2, épisode 4 : « Celle qui était très remontée »

Trop, c’est trop, la secrétaire générale de l’UER tape du poing sur la table. Dans une lettre adressée le 23 mars au Premier ministre ukrainien Volodymyr Hroïsman et qui a fuité une semaine plus tard sur Internet, Ingrid Deltenre, juge « inacceptable » l’exclusion de la candidate russe et estime que « la compétition (…) est instrumentalisée dans le conflit en cours entre l’Ukraine et la Fédération de Russie ». Elle prie Hroïsman « d’intervenir et de [s']assurer que l’artiste russe pourra rentrer en Ukraine en mai et participer » au concours. Et elle menace, en cas de refus, d’exclure la chaîne publique ukrainienne « des événements futurs ». L'Ukraine pourrait ainsi être privée de concours Eurovision dans le futur...

  • Saison 2, épisode 5 : « Celui qui était vraiment sérieux »

Samedi 1er avril. Ce n’est pas un poisson, le vice-Premier ministre Vyacheslav Kyrylenko publie une vidéo sur YouTube pour réaffirmer la position ukrainienne : « L’Ukraine, concernant la Crimée, base son point de vue sur les décisions de toutes les organisations internationales ; et aucune organisation internationale n’a reconnu l’annexion de la Crimée. Nous défendons non seulement nos lois ukrainiennes, mais nous adhérons également aux normes de la loi internationale et défendons le statut de la loi internationale en Ukraine. »

L'homme politique poursuit : « Je le répète : la Russie peut participer à l’Eurovision à Kiev, mais seulement avec un candidat qui n’a pas enfreint la loi ukrainienne. Je pense que la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Pologne ou n’importe quel autre membre de l’UER aurait pris la même décision. »

  • Epilogue

(Article mis à jour le 13 avril 2017) Le retrait de la candiature russe pour cette édition 2017 a été officialisé le 13 avril. La Russie pourrait prendre sa revanche par procuration via le représentant de la Bulgarie, Kristian Kostov… qui est né à Moscou et figure parmi les favoris. Le titre de sa chanson, Beautiful Mess, (« Beau bazar ») résume bien la situation.