Visiter une exposition pour aider la science. Le Louvre-Lens s’est associé au CNRS pour étudier votre perception de l’art. Depuis ce mercredi 22 mars, l’exposition Le mystère Le Nain propose à 600 visiteurs représentatifs du public de l’exposition de montrer sur l’appli Ikonikat ce qui attire leur regard en premier lieu et ce qui leur semble être saisissant dans un tableau. Le but ? Mieux comprendre ce que voit vraiment le public lorsqu’il regarde un tableau.

L’expérience avant tout

« Nous fournissons une tablette à l’entrée de l’exposition à un certain nombre de personnes, explique Mathias Blanc, sociologue et coordinateur du projet. Cette tablette affiche la reproduction de l’œuvre face à laquelle on se trouve. Il s’agit de désigner en premier lieu ce qui attire notre regard, puis ce qu’on estime être saisissant. Le dessin ainsi tracé définit ce qu’on a vu. » Les 5 et 6 mai, les chercheurs du CNRS présenteront les premiers résultats de l’analyse des tracés des 600 visiteurs de l’étude, peut-être plus si le public est nombreux.

Sur la tablette, on peut signaler le mouvement de notre œil avec un trait et entourer ce qui nous semble important dans la composition.
Sur la tablette, on peut signaler le mouvement de notre œil avec un trait et entourer ce qui nous semble important dans la composition. - C. Barrois / 20 Minutes

Et le résultat pourrait surprendre. En juin 2016, la centaine d’enfants qui a utilisé l’application pour un test au Palais des Beaux-Arts de Lille a permis aux spécialistes de faire une découverte : « Sur l’un des tableaux du parcours, les enfants insistaient tous sur une zone qui n’avait, à première vue, rien de particulier, explique Marie Lavandier, la directrice du Louvre-Lens. En réalité, ils ont découvert un gros repentir [un motif initial recouvert pour la composition finale] que les historiens de l’art n’avaient jamais remarqué. »

Pour compléter les données confiées par les visiteurs, des caméras scrutent leurs moindres mouvements devant Famille de paysan et les autres tableaux concernés. « Ces caméras vont enregistrer les moindres gestes des spectateurs, leur amplitude, et les interactions des groupes devant l’œuvre, signale Mathias Blanc. En filmant des gens venus visiter "normalement" et des gens qui utilisent Ikonikat, on étudiera l’influence de l’application sur la concentration et la perception des œuvres. »

Des caméras scrutent les réactions des visiteurs devant les tableaux.
Des caméras scrutent les réactions des visiteurs devant les tableaux. - C. Barrois / 20 Minutes

Un questionnaire remis aux visiteurs leur demande s’ils sont des habitués des musées et s’ils sont venus seuls, en couple, en famille, en groupe… « Le contexte social dans lequel on visite une exposition influence le temps passé devant tel ou tel tableau, l’intérêt qu’on porte à un détail plutôt qu’à un autre… », indique Mathias Blanc.

Un dispositif technologique d’eye tracking est aussi testé sur une dizaine de personnes afin de voir si les mouvements des yeux des visiteurs correspondent à ce qu’ils déclarent avoir regardé. Comme sa mise en place demande beaucoup de moyens, il ne sera pas étendu aux 600 personnes concernées par l’étude. De plus, les résultats sont peu représentatifs de ce que les gens retiennent de l’art, étant donné qu’on peut fixer une partie du tableau en pensant complètement à autre chose.

Un pas supplémentaire vers l’art

« Cette enquête répond à notre conviction selon laquelle le regard du public est une source de savoir en tant que tel, estime Marie Lavandier. Une œuvre n’a pas de mode d’emploi universel, elle évolue, s’enrichit au fil du temps et des interprétations qu’on en fait. » En clair, le Louvre-Lens veut s’éloigner des idées préconçues sur le rapport des non-connaisseurs à l’art et les laisser s’exprimer afin d’adapter les parcours pour qu’ils en profitent au mieux.

«Le Jugement de Salomon », de Jean-Baptiste Wicar, exposé aux élèves de Lille en 2016.

Au préalable, l’expérimentation à Lille a permis de montrer l’utilité des programmes éducatifs. Les chercheurs ont fait observer Le Jugement de Salomon de Jean-Baptiste Wicar (ci-contre) à deux groupes d’élèves. Les enfants qui n’ont pas suivi de programme d’initiation à l’art (ci-dessous à gauche) ne voient que la violence exprimée par le tableau. « On retrouvera sans doute ce résultat chez les adultes qui ne vont jamais au musée », précise Mathias Blanc. Les enfants qui ont suivi le programme (ci-dessous à droite) identifient le personnage assis à droite, entouré en vert et rouge, comme une allégorie de la justice.

Les zones repérées par les élèves qui n'avaient pas suivi d'initiation à l'art.
Les zones importantes pour les élèves ayant été initiés à l'art.

 

 

 

 

« Au Louvre-Lens, nous avons l’ambition d’accueillir le public différemment et nous nous interrogeons sur la transmission du savoir pour aider à la découverte de l’art », explique Marie Lavandier. Et Ikonikat a le mérite de traduire le rapport premier du public aux œuvres sans aucun biais, permettant aux musées de se rapprocher au plus près de leurs préoccupations.