Cinéma, musique, peinture... L'hypnose aiguise-t-elle notre perception de l'art?

EXPERIENCE En mettant leur public en état d'hypnose, certains artistes veulent donner accès à une autre dimension de leurs œuvres d'art...

Claire Barrois

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Oubliez Mowgli, un concert sous hypnose ne peut pas ressembler au passage «Aie confiance» du «Livre de la Jungle».

Oubliez Mowgli, un concert sous hypnose ne peut pas ressembler au passage «Aie confiance» du «Livre de la Jungle». — Goodgroves / Rex / Shutterstock

« Vos paupières sont lourdes, vous vous abandonnez complètement… » Oubliez les clichés, l’hypnose ne fera pas de vous une marionnette à la merci de quiconque maîtrise cette technique. Comme dans le Concert sous hypnose de Geoffrey Secco, à partir du 28 mars au théâtre de l'Apollo à Paris, elle peut vous mettre dans un état d’éveil censé permettre de voir les œuvres d’art (cinéma, théâtre, peinture, musique…) d’un autre œil.

« Contrairement à ce qu’on imagine, l’hypnose n’endort pas le spectateur, mais elle lui donne une part plus active », avance Pascal Rousseau, historien de l’art et commissaire de l’exposition Cosa Mentale, au Centre Pompidou Metz en 2014. Mais, concrètement, qu’est-ce qui se passe ? Antoine Bioy, professeur d'université, chercheur en hypnose et praticien, explique que « l’hypnose est un état d’éveil paradoxal. L’individu est plongé dans deux activités très distantes : l’absorption de l'attention dans une tâche de travail, et la détente. » Et ce paradoxe accroît notre concentration et notre capacité de réception de l’art.

Un processus sans grand danger

Vous frémissez quand on vous parle d’hypnose en vous imaginant perdre le contrôle et laper dans une gamelle sur un simple claquement de doigt ? Rassurez-vous, en réalité, l’hypnose est bien moins impressionnante. « A chaque fois qu’on se croit ailleurs, c’est un indice qui montre qu’on est dans un état hypnotique, poursuit Pascal Rousseau. C’est un état qu’on peut atteindre au cinéma, en lisant, ou plus simplement quand on conduit et que nos pensées s’échappent, qu’on ne fait plus vraiment attention à la route. »

D’accord, l’hypnose semble être un processus assez anodin, mais on a quand même demandé à Antoine Bioy si, techniquement, il pouvait nous envoyer brûler des voitures si l’envie lui en prenait. « Mais non, raille-t-il. On ne peut pas faire faire n’importe quoi aux gens sous hypnose. Le cycle d’activité maintient l’attention, il nous fait traiter l’information. Le cortex préfrontal travaille, on réfléchit et on analyse. Si une information contradictoire avec nos valeurs ou notre comportement habituel nous parvient, soit elle déclenche une émotion négative importante, soit elle entraîne carrément une sortie de l’hypnose. » Nous voilà rassurés. Attention tout de même. « Si vous refoulez une partie de vous qui adore brûler des voitures, l’hypnose peut vous désinhiber et vous permettre de passer à l’acte. »

Pourquoi l’utiliser dans l’art ?

Au début du XXe siècle, le surréalisme « naît dans l’hypnose », indique Pascal Rousseau. L’intérêt ? « L’état modifié de conscience dans lequel on entre permet de trouver des ressources inhabituelles dans les autres étages de sa conscience. L’hypnose permet de créer une électricité particulière pour associer des objets qui ne le seraient pas dans un cadre rationnel. » Et proposer au spectateur d’apprécier une œuvre sous hypnose, c’est lui permettre de la recréer mentalement.

Et les artistes ne manquent pas d’idées pour l’utiliser dans les différents arts.

  • En 2003, Olafur Eliasson lance The Weather Project à la Tate Modern de Londres. Il installe un soleil artificiel symbolisé par un panneau lumineux, dans le grand hall. Placer un point lumineux au centre d’un tableau est connu pour ses effets hypnotiques. Et ça ne loupe pas: les visiteurs sont attirés, fascinés par ce soleil et se déplacent autour de lui.
  • Joris Lacoste crée en 2011, Le Vrai spectacle. Ce projet est une tentative de produire un spectacle mental. Le texte, l’acteur, la lumière, la musique, tous les moyens du théâtre sont mobilisés pour initier une expérience hypnotique au sens propre, qui déplace la scène dans le cerveau du spectateur : le vrai spectacle, c’est celui que chacun se fait pour lui-même, à partir de suggestions verbales faites sous induction hypnotique.
  • Catherine Contour a renouvelé la danse grâce à l’hypnose. Elle familiarise ses danseurs à la transe hypnotique pour ses chorégraphies et propose ainsi des sortes d’improvisations jamais renouvelables. A travers la diffusion de l’hypnose, elle tente de libérer les processus de création.
  • Fin mars, Geoffrey Secco sera à l’Apollo à Paris pour ses concerts sous hypnose. A travers son jazz, composé spécialement pour permettre au public d’entrer dans l’hypnose, et grâce à un hypnotiseur sur scène avec lui, il propose de réinventer le spectacle musical en offrant un voyage intérieur aux spectateurs.