VIDEO. Thomas Pesquet, l'envoyé spatial hyper-connecté

ENQUÊTE Pas de digital detox à bord de l'ISS. Présent quotidiennement sur Facebook, Twitter, et Instagram, Thomas Pesquet se démène pour raconter la vie à 400km de la Terre. Par devoir, par besoin?... 

Annabelle Laurent

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Le compte Instagram de Thomas Pesquet est plus cool que le vôtre.

Le compte Instagram de Thomas Pesquet est plus cool que le vôtre. — https://www.instagram.com/thom_astro

«Bonjour Bordeaux ! Une partie de ma famille profite à l’année de ta douceur de vivre. Moi c’est juste deux minutes le temps d’un passage à 28 000 km/h ». Mais oui, bonjour Thomas ! Jeudi, comme chaque jour depuis son arrivée le 20 novembre à la Station spatiale internationale (ISS), Thomas Pesquet nous envoyait sur Facebook une petite pensée de là-haut, à 400 km au-dessus de nos têtes.

Paris, Marseille, les Alpes, le lac Kariba, la brousse Australienne ou le delta du Nil… « Vous illuminez notre quotidien parfois bien trop terrestre », s’emballent les internautes, qui sont près de 700.000 à le suivre sur Facebook, 250.000 sur Twitter et 80.000 sur Instagram. Et s’il n’y avait que ses photos de la Terre vue du ciel… L’astronaute nous raconte tout. La préparation de sa première sortie en scaphandre, les pieds dans le vide, prévue ce vendredi à 13h. Ses missions scientifiques comme ses misères du quotidien, ou la vie en coloc avec ses coéquipiers, qu’il va jusqu’à embarquer dans le défi viral du mannequin challenge. Sans oublier bien sûr de partager sa playlist électro ou de lancer un concours d’écriture autour du Petit Prince

« Je n’ai pas envie d’être dans une tour d’ivoire à réaliser mes expériences sans les partager. Je voudrais rendre cela accessible aux gens », déclarait le Normand avant de partir. Le moins qu’on puisse dire est qu’il tient ses promesses. Mais comment fait-il ? L’astronaute est si présent qu’on en oublierait presque l’énorme responsabilité de sa mission Proxima et les 300 expériences scientifiques à réaliser à bord avec ses coéquipiers. Le temps serait-il dédoublé par magie, là-haut? Explications.

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Un autre espace-temps ? 

Sur Facebook, Thomas Pesquet poste trois à quatre fois par jour, sur Twitter encore un peu plus. Même votre petite cousine dont vous n’avez jamais vu les pouces décollés du smartphone n’est pas aussi bavarde. D’abord, comme l’on s’en doute, « Thomas » a beau être un homme exceptionnel, il a de l’aide. « Il crée le contenu (texte et photos) et nos équipes au sol le postent », assure Jules Grandsire, responsable de la communication du Centre européen des astronautes de l’ESA (Agence Spatiale Européenne) à Cologne. Il peut arriver à la personne en contact quotidien avec Thomas d’« ajouter des informations » (ou de traduire en anglais), mais « ça ne marche que parce que c’est authentique », insiste-t-il. Le  journal de bord est lui tenu de façon transparente «en collaboration avec le Parisien Magazine». 

Les fans de la page Facebook se laissent souvent emporter par l’enthousiasme. « Thomas, ce serait formidable d’avoir une dédicace depuis l’espace pour ma classe de CE1 » : une demande parmi des centaines. « Je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de lire tous les commentaires », suggère un esprit raisonnable. « Evidemment ! Ce serait beaucoup trop chronophage, s’amuse Jean-François Clervoy, notre 5e astronaute français, qui a effectué 3 missions courtes, en 1994, 1997 et 1999. Le temps qu’il dédie aux réseaux sociaux - et il n’a pas le temps de tout écrire! - est pris sur son temps libre, en dehors de ses 12h de travail par jour (le réveil sonne à 6 heures et la journée de travail s’étend jusqu’à 19h30, les 2 heures de sport incluses). Il fait le choix de consacrer beaucoup de temps personnel à des activités pour les autres, au réveil ou au coucher, et le week-end ».

« Dès qu’un astronaute a du temps libre, il file dans la coupole de l’ISS observer la Terre. Mais le temps reste limité », Jean-François Clervoy, ancien astronaute français

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’agenda dans l’ISS n’est par ailleurs pas aussi chronométré que dans les missions courtes, qu’a connues Jean-François Clervoy. « On ne peut pas tenir sur six mois le rythme des vols courts. Les astronautes restent assez maîtres de leur emploi du temps. Une liste de tâches est dans ce qu’on appelle la « job jar » et c’est à l’astronaute de piocher. Son temps libre, c’est à lui de l’employer comme il veut. Dès qu’un astronaute a du temps libre, il file dans la coupole, qui a révolutionné - en 2010, quand elle a été ajoutée, par une contribution européenne – la fantastique expérience de voir la Terre depuis l’espace : l'« overview effect » était beaucoup moins fort auparavant. Mais le temps reste limité. Pour le concours du Petit Prince, on va l’aider à présélectionner : même lire 10 textes d’une page ou deux, c’est beaucoup, là-haut ».

Cela ne l’a pas empêché d’accepter d’être juré. Ni de tourner un documentaire pour Arte (il a des séquences à réaliser). Quant au mannequin challenge… « On lui a signalé qu’il y avait ce défi sympa (qui consiste à se figer pendant quelques minutes) et il nous a tout de suite dit qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire », raconte Jules Grandsire. Le résultat est presque humiliant de perfection :

Space Oddity

« Il nous envoie sans arrêt des choses ! Il est fan », poursuit Jules Grandsire. Voire même « un peu drogué », glisse Jean-François Clervoy. « Si on lui disait qu’il n’allait pas tweeter pendant une journée… Il est entré dans une sorte d’addiction. Tant que c’est bénéfique pour tout le monde, on le laisse faire ! ».

« Mais les cinq autres astronautes de sa promo [2009, dont il était le dernier à partir] étaient pareils, poursuit l’ancien astronaute. Thomas a vu Tim Peake (UK) puis Samantha Cristoforetti (Italie) récolter un impact énorme dans leur pays… Il s’est dit « Ouah… Je vais faire pareil ». » Les Européens emboîtaient eux-même le pas à l’Américain Mike Massimino, qui avait envoyé le tout premier tweet de l’espace, en mai 2009, ou au Canadien Chris Hadfield, très présent sur Twitter, et dont la reprise de Space Oddity de Bowie cumule plus de 34 millions de vues.

« Ça fait partie du job »

« Notre approche de la communication a changé depuis 2013, confirme Jules Grandsire. L'engouement pendant la mission de Luca Parmitano nous a surpris, on s'est mis à de plus en plus réagir sur les réseaux. Le travail d'astronaute comporte maintenant la capacité de faire partager l'aventure: avant leur départ, on en parle beaucoup avec eux, ça fait partie du job. Comme on est une organisation publique, on considère que c'est notre responsabilité.» Sans compter les mois de «relations publiques» qui attendent les astronautes à leur retour. 

« A l’ESA, on leur a bien formaté un état d’esprit, ajoute Jean-François Clervoy. En fait, ils ont ce devoir d’informer, mais ce qui était ressenti comme un devoir devient un besoin : Thomas ne peut plus se passer de ce lien, il aurait l’impression de disparaître. C’est une façon d’ancrer ses racines sur la Terre ».

Allô la Terre ici l'ISS

Jules Grandsire évoque également le « très bon soutien psychologique » que constitue, pour les astronautes, cet échange permanent avec la Terre. Si bien que l’isolement psychologique… « Il n’y en a pas ! Il n’y en a plus ! lance Jean-François Clervoy. Déjà, l’isolement physique est relatif parce qu’ils sont à 6 dans 400 m3 habitables. Mais l’enfermement a disparu : déjà qu’à mon époque, on conversait par e-mail, avec 2 synchronisations par jour d’Outlook et, une fois par semaine, 10 minutes de liaison audiovisuelle avec nos proches. Eux ont, en plus des réseaux sociaux et Internet, les mails (il ne reçoit que ceux d’une liste d’expéditeurs qu’il a autorisés), Skype et l’IP-Phone, avec lequel ils peuvent appeler n’importe qui sur Terre. Vous pouvez tout à fait recevoir un appel d’un astronaute qui vous prévient qu’il va passer au-dessus de votre tête ! »

Une bonne dose de rêve, jamais superflue

« Au-dessus de notre tête » : ces seuls mots fascinent. Si bien que l’on s’interroge : un astronaute a-t-il vraiment besoin de faire rêver ? A part peut-être le pompier et le vétérinaire, qui lui fait de l’ombre dans le cœur des enfants ? La fascination de l’espace est là…. «Oui et non, rétorque Florence Porcel, auteure de L’espace sans gravité (Marabout) et Youtubeuse, qui ne rate pas le moindre mouvement à bord de l’ISS. Pour ceux qui ont connu Apollo 11 (et étaient donc là en 1969), ou les plus jeunes pris par l’engouement récent avec des films comme Gravity, Interstellar, et Seul sur Mars, oui. Mais il reste une énorme méconnaissance. »

« Si vous saviez la proportion de gens qui savent qu’en France il y a une agence spatiale : c’est infime, renchérit Séverine Klein, responsable de la communication numérique du CNES. Il y a la crainte que le spatial soit réservée à une élite, et qu’on « ne comprenne pas ». Coup sur coup, on a eu Rosetta et Philae, avec des retombées média comme jamais : un petit robot sur une comète, c’est spectaculaire. Et maintenant, un astronaute français, pour la première fois depuis dix ans. Mais c’est sans précédent. »

« Depuis novembre 2000, l’ISS est habitée en permanence : ce qui veut dire que pas un enfant sur Terre n’a connu l’espace inhabité, poursuit Florence Porcel. J’ai fait un sondage sur Twitter où j’ai demandé aux gens de citer au moins 5 astronautes français, sur les 10. Je n'ai pas eu une seule bonne réponse ! Heureusement qu’il y a Thomas». En voilà au moins un.