D’Uber à «Black Mirror»: Souriez, vous êtes notés

NUMERIQUE Un épisode de «Black Mirror» imagine un monde où chacun est noté, d'une à cinq étoiles, en fonction de son comportement. En est-on si loin?... 

Annabelle Laurent

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Souriez, vous êtes notés - Episode "Nosedive", saison 3 de Black Mirror.

Souriez, vous êtes notés - Episode "Nosedive", saison 3 de Black Mirror. — BlackMirror

Et si vous pouviez noter ce serveur si désagréable qui vient de vous servir un café ? Dans Nosedive, l’épisode inaugural de la saison 3 de Black Mirror qui vient de reprendre sur Netflix, Lacie est mieux lotie: le serveur qui lui tend un cappuccino est a-do-rable, elle aussi est aaa-do-rable. Echange de sourires forcés: il faut bien, car après leur brève interaction, chacun s’empresse de noter l’autre d’un clic.

Et ainsi fluctuent, toute la journée, les notes sur cinq attribuées à chacun. Amis, boulot, appartement… Leur vie entière en dépend. Pour pouvoir intégrer une résidence réservée aux 4.5, Lacie, une 4.2, va ainsi tout mettre en œuvre pour faire grimper sa note…

Futur ? Présent? 

Un scénario impensable? Ce monde, c’est « un présent parallèle, estime le coauteur de l’épisode, Mike Schur (The Office, Parks and Recreation, Brooklyn 99). On y est presque. Les gens confèrent déjà une vraie valeur à des statistiques issues des réseaux sociaux [100 likes sur ma photo de vacances = des vacances réussies/Il a 700 amis Facebook = c’est quelqu’un de bien]: c’est évidemment dangereux.»

Cette course effrénée à la popularité, oui, bien sûr, nous y sommes déjà. Mais imaginer qu’à chaque être humain soit attribuée, comme à un produit, comme à un film ou un épisode de série comme Nosedive (3 étoiles sur 5 sur le Telegraph), une note sur cinq étoiles, c’est un peu gros… A moins que. C’est là que je me suis souvenue d’une chose: j’ai une note Uber.

Et vous aussi, si vous utilisez le service. Vous notez les chauffeurs à la fin de chaque course, ils vous notent en retour. Ils connaissent votre note avant que vous montiez dans leur Citroën C5. Sur l’application, je clique « Aide » – « Compte et Paiement » – « Paramètres du compte et notations » – « Je souhaiterais connaître ma note », et la sentence tombe: 4, 67.

A 0,33 de la perfection

4,67, pas mal, non ? J’en parle à mes collègues, qui veulent aussitôt connaître cette note dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. L’un a 4,7, l’autre 4,85. Ils fanfaronnent. Je commence à douter : C’est parce que je n’ai pas parlé ? Trop parlé ? Parce que j'ai réclamé Nostalgie et vidé le stock de bonbons Arlequin, c’est ça ?

Et nous voilà tous les trois dans la logique de Black Mirror, à jouer la compétition. Je découvre aussi des articles expliquant très sérieusement comment obtenir cinq étoiles sur Uber. Noter l’humain sur cinq étoiles ? C’est du présent, et c’est arrivé en quelques années seulement.

Retour à l'école 

« J’observe une scolarisation de la société, avance Pierre Merle, sociologue de l’éducation. Ne serait-ce qu’avec des divertissements comme The Voice ou Danse avec les stars : il y a encore 10 ou 20 ans, on ne donnait pas de notes dans des divertissements. L’emprise de l’école s’accentue, et les effets d’une notation généralisée peuvent être dramatiques. Cela arrive au moment où l’ école tend à revenir sur la tendance à la hiérarchisation par les notes, ce qui paradoxal. Mais le paradoxe est marginal puisque rares sont encore les écoles à avoir supprimé totalement les notes ».

« Il y a par ailleurs l’idée que la notation mutuelle réduirait ces effets. Pas du tout ! C’est amplifié », poursuit-il. Au Canada les élèves peuvent noter les professeurs. Certains se mettent alors à distribuer les bonnes notes… Mais élèves et profs ne sont pas dans une situation identique. On est dans un contre-pouvoir qui fausse les relations d’apprentissage. Comme si les enfants pouvaient noter leurs parents… »

Surtout, alerte le sociologue,

« Cela débouche sur un classement généralisé des personnes. C’est une société psychiquement invivable si l'on est toujours dans une situation de concurrence. »

Keith, 4,2, cherche JF, 4.2 ou plus.
Keith, 4,2, cherche JF, 4.2 ou plus. - BlackMirror

Des critères de confiance

Uber précise: 

Page
Page "Je souhaite connaître ma note" de l'application. - Uber

Des notations mutuelles au nom du « respect » des uns des autres. C’est la logique défendue par tous les sites et applications, qui à l’instar d’Uber, proposent à chacune des deux parties d’évaluer l’autre. Airbnb, BlaBlaCar, Drivy… L’intérêt est limpide : l’économie collaborative, qui repose sur la confiance, a besoin d’indicateurs. 

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Doyouno

Mêmes arguments pour l’application Do You No (voir ci-contre), lancée il y a une semaine à Paris, dans les 3e et 11e arrondissements. L'idée: vous notez les boulangers, serruriers ou pédiatres de votre quartier, de 1 à 10.

« Tous les métiers de proximité pour lesquels vous avez besoin de recommandation, nous explique Laurant Weill. Pour nous, la note n’est pas du tout une sanction. On veut mettre en avant les bons artisans.»

Un Yelp pour humains 

On en arrive à Peeple, l’application qui avait fait un tollé en octobre dernier pour ce qu’elle se proposait de faire:  être un « Yelp pour humains », comme l'expliquaient en toute décontraction ses créatrices, en permettant à chacun de noter amis, collègues ou ex, d'une à cinq étoiles. « Les gens font tellement de recherches quand ils achètent une voiture, pourquoi ne pas le faire dans d’autres aspects de la vie ? » déclarait Julia Cordray au Washington Post.

Disponible depuis mars aux Etats-Unis sur iOS, l'appli a finalement été, à la suite du bad buzz, entièrement revue -  pour se concentrer, officiellement, sur le positif. Mais que deux entrepreneures aient pu la proposer avec un tel enthousiasme n’était pas anodin.

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« Nous sommes tous jugés et évalués en continu: c'est très préoccupant, estime Eric Sadin, philosophe qui réfléchit sur l’impact du numérique depuis dix ans et vient de signer La Silicolonisation du monde(L’Echappée, 2016). La notation généralisée se diffuse dans les entreprises, dans des services comme Uber, et bientôt dans des cercles d’amis avec des applications comme Peeple». Il poursuit: 

«Nous sommes comme de petits tyrans capables de faire valoir notre opinion à tout moment, parfois même avec un plaisir pervers… En oubliant que les relations sociales, c’est le sensible, la contradiction, la complexité».