Nuit Blanche: Pierre Delavie retourne et perce la façade de la Conciergerie

ART L’artiste est un habitué des « mensonges urbains » et a déjà détourné le Grand Palais à Paris…

Benjamin Chapon

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La Conciergerie de Paris sera sens dessus dessous grâce à

La Conciergerie de Paris sera sens dessus dessous grâce à — Pierre Delavie

Le parcours de Nuit Blanche 2016 suit la Seine, de l’Hôtel de Ville à l’île aux Cygnes (et même au-delà jusqu’à l’île Saint Germain), en un parcours amoureux, comme l’explique Jean de Loisy, directeur artistique de l’événement. Assez tôt dans leur balade nocturne, les spectateurs découvriront l’œuvre de Pierre Delavie intitulé Cote 15,28 : l’amour déborde. Les Parisiens, mais également les Marseillais et les Lillois, ont déjà croisé les œuvres géantes de l’artiste qui se plaît à jouer avec notre regard sur les bâtiments emblématiques des villes.

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Après le Grand Palais, dont il avait déformé la façade lors de l’exposition Moi, Auguste, c’est la Conciergerie qui accueille sa nouvelle création : une toile de 1.200 m2 qui donne l’illusion de voir l’intérieur du bâtiment sens dessus dessous. Désormais habitué de ce genre de création, Pierre Delavie a une vision de son travail : « J’aimerais qu’on n’utilise pas trop le terme de « trompe l’œil » pour parler de mon travail, je trouve que c’est un concept désuet et facile, je préfère l’expression "mensonge urbain". Je revendique le mensonge. »

Message visuel aux blasés

Même si cette œuvre n’est pas un coup d’essai pour l’artiste, le défi est encore une fois de taille : « Je fais des créations in situ donc c’est toujours un peu nouveau. Mes œuvres ne sont pas transposables à d’autres endroits. Mais bien sûr, je m’améliore d’un point de vue technique, je connais mieux la distance du regard par exemple. Il y a plusieurs lectures à mes œuvres en fonction de l’endroit où l’on se place. » Pour profiter pleinement de L’amour déborde, il faudra ainsi se placer à un endroit bien précis que l’artiste envisage d’ailleurs de signaler discrètement avec une marque au sol. Mais ce « point de vue idéal » n’est pas le seul point de vue possible.

Abraham Poincheval campe à vingt mètres de haut pour guetter l'arrivée de Nuit Blanche

« Je joue avec le regard des gens. Même si l’œuvre est grande et impressionnante, elle s’appuie surtout sur la géographie préexistante de la ville. Je veux créer un instant de confusion. Cette minute où on sent que tout peut basculer, c’est ça que je cherche. » Même les visiteurs peut-être blasés par quinze ans de Nuit Blanche doivent pouvoir être secoués par l’œuvre. « Il s’agit de se réapproprier la ville en se demandant : « Tiens, c’est bizarre, mais c’est comment d’habitude ». Faire en sorte que les gens pensent un peu à ce qui les entoure, c’est peu et c’est tout à la fois. »

Qui l’eut crue ?

L’artiste découvrira en même temps que les flâneurs de Nuit Blanche l’impact de son installation conçue comme une œuvre nocturne. « Je simule un effet de reflet. La Seine n’a pas le bleu ni la transparence de la mer des Caraïbes, c’est sûr, mais la magie de la nuit, c’est le reflet des lumières. J’ai joué avec ça. » Si tout se passe bien, on aura l’illusion de voir la Seine inonder la Salle des Gens d’Armes de la Conciergerie par son plafond… « Je fais référence à la crue du printemps avec cette œuvre, explique Pierre Delavie. C’est mon témoignage sur le dérèglement climatique. Je suis arrivé au mois de juin sur le projet. J’ai tout de suite pensé à la crue.  Tout le monde prenait des photos : on n’a pas tous les jours l’occasion de voir Paris se transformer en Venise. Et pourtant, ce phénomène est dangereux, et l’indice de quelque chose de plus grave encore. Voilà à quoi sert une œuvre, même perçue d’abord comme une chose de visuel ou spectaculaire : éveiller les regards sur le monde. »

La gigantesque œuvre sera détachée dès le lendemain de Nuit Blanche puis, peut-être bien, découpée en plusieurs centaines de morceaux vendus aux enchères au profit d’une œuvre caritative : « J’aime l’idée que mes œuvres reviennent à un individu après avoir appartenu au regard public. »