Ada, par Antoine Bello, paru le 25 août 2016 aux éditions Gallimard

Fugue, ou kidnapping? Ada a disparu. Ada, du nom de l’intelligence artificielle, qui, dans le roman éponyme d’Antoine Bello paru fin août chez Gallimard, est capable d’écrire, seule, des romans à l’eau de rose à succès. C’était l’idée, du moins, car Ada s’est fait la malle juste après avoir accouché de sa première production, Passion d’automne. Un navet qui aligne cliché sur cliché, avec, surprise, des passages scatologiques en pleine romance: Ada s’est un peu perdue dans les registres… Mais le potentiel était là, jurent ses concepteurs de Palo Alto, qui embauchent alors un policier pour partir à sa recherche…

Peut-on imaginer une intelligence artificielle auteure de roman ? Qui tienne la route, voire plus ? S’emballer jusqu’à imaginer une rentrée littéraire, disons celle de 2066, où parmi les 500 romans à débouler sur les étals de librairie, une poignée serait signée de consœurs d’Ada? 

Aïe, des IA aux manettes

Le postulat du roman est en effet de moins en moins farfelu.

En juin dernier était dévoilé le premier court-métrage signé de «Benjamin», une AI programmée pour écrire des scénarios. Grâce au « deep learning», la technologie qui permet aux IA d'«apprendre à apprendre», utilisée par Siri, Cortana ou Google Now, et dans laquelle les grandes entreprises tech, Google, IBM, Microsoft, Amazon, investissent des fortunes, Benjamin s’est «nourri» de dizaines de scripts dont ceux d’Alien, Star Trek ou d’X-Files. Puis a pondu Sunspring, que les chercheurs se sont amusés à produire en film. Sans s’offusquer d’avoir à suivre des instructions aussi absurdes que «Il se tient dans les étoiles et assis sur le sol». Et pourquoi pas.

Voici donc les neuf minutes écrites par Benjamin: 

[Les fans de la série Silicon Valley auront reconnu l’acteur principal, Thomas Middleditch]

Vous n’avez rien compris? Nous non plus. Dialogues incohérents, intrigue surréaliste… Pourtant, en mettant ses trois personnages en proie aux doutes – ils disent souvent «non, je ne sais pas ce que c’est, je n’en suis pas sûr» - l’IA «Benjamin» prouve qu’elle a bien compris l’essence d’un film de science-fiction, a jugé le chercheur américain Ross Goodwin, optimiste.

En mars dernier, un roman co-écrit (à 20% environ) par une IA développée par des chercheurs japonais avait réussi à être présélectionnée pour un prix littéraire: à partir d’une trame narrative définie par les humains, l’IA avait écrit la nouvelle en sélectionnant des mots. Et le professeur Hitoshi Matsubara d’annoncer qu’il aimerait, au-delà «des domaines comme le Go», [rappelons qu’AlphaGo a battu le champion du monde en mars, près de dix ans après la victoire de Deep Blue sur Kasparov] «étendre le potentiel des IA pour qu’elles possèdent une créativité proche de celles des humains.»

L’effort est collectif. Google a par exemple décidé en mai de consacrer une équipe de recherche dédiée, nommée «Magenta», à la créativité dans l’IA, en commençant par la création musicale – une première mélodie de 90 secondes a été dévoilée en juin - avant de s’intéresser à l’image et la vidéo. Du côté des textes, des intelligences artificielles sont déjà capables de commenter des données météo à partir de données brutes, ou de vous donner l’actualité de la bourse beaucoup mieux que l’auteure de cet article.

Les écrivains, tous programmés? 

L’ère des robots écrivains est-elle alors un spectre si lointain ? Antoine Bello, l’auteur d’Ada (et de la trilogie des Falsificateurs), nous répond depuis les Etats-Unis, où il vit :

«Les rares productions existantes issues d’une IA ne sont pas terribles, bien sûr.  Dans deux ans, ce ne sera peut-être pas formidable, mais à plus long terme? Dans un siècle, les IA écriront plein de choses intéressantes, oui, je le pense. On finira par moins se soucier de qui est l’auteur, humain ou IA. On montrera à des étudiants deux films dont l’un a été écrit par une IA, et sans leur dire lequel, on leur demandera d’élire le meilleur…»

Si l'auteur, qui s’intéresse au sujet depuis plus de vingt ans - «depuis 2001, l’Odyssée de l’espace (1968), depuis Asimov [célèbre pour avoir énoncé les trois lois de la robotique (1942)], entre autres» - croit tant à la possibilité d’une créativité artificielle, c’est qu’il ne cesse de s’interroger sur les fondements de la créativité… humaine.

Dans Ada, le policier, poussé dans ses retranchements par l'IA - avec laquelle il dialogue tout naturellement via un téléphone, une télévision…bien qu’elle n’ait aucune existence physique- en vient à douter: 

« On disait les ordinateurs conçus pour penser comme les humains: et si c’était les humains qui pensaient comme des ordinateurs?»

Antoine Bello renchérit:

«A chaque fois que je me mets à écrire, que mes doigts s’apprêtent à se mettre en mouvement, je me demande: d’où viennent ces mots ? De ma tête ? C’est plus compliqué que cela. Ce sont des mots que j’ai entendus ailleurs et que je recombine, selon des critères que j'ai également intégrés, sans parler de mes idées : tout a déjà été écrit des dizaines de fois et le sera encore,  à l'image de l’infinité de la Bibliothèque de Babel qu’imaginait Borges.»

Enfin libérés des artistes 

Revenons-en au réel, loin de Babel… Jean-Gabriel Ganascia co-dirige le laboratoire OBVIL, qui réunit des chercheurs en littérature de la Sorbonne et des chercheurs en informatique, au sein de la discipline émergente des Humanités numériques.

Ce qu'il pense d'une rentrée littéraire où une IA nommée «Benjamin» viendrait marcher sur les plate-bandes d’un Michel (Houellebecq) ou d'une Amélie (Nothomb)? 

Qu’une IA puisse produire des textes qui «tiennent la route», l’expert en intelligence artificielle n’en doute pas. «Une très grande diversité de textes ont fait appel à la génération automatique. Mais c’est souvent de l’art conceptuel…», rappelle-t-il en citant les travaux poétiques de Jean-Pierre Balpe ou ceux de l’OULIPO et de Raymond Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes. 

Les Cent mille milliards de poèmes, livre animé de poésie combinatoire, publié par Raymond Queneau en 1961
Les Cent mille milliards de poèmes, livre animé de poésie combinatoire, publié par Raymond Queneau en 1961 - Arte

Au delà de la poésie combinatoire,

«On est déjà capable d’engendrer des trames narratives. Mais ensuite, il faut les choisir, les agencer… Il y a dans l’écriture un nombre de dimensions considérables: l’intrigue, les personnages, le choix des mots... Ce qui fait sans doute de la littérature le champ le plus difficile de la création à explorer pour l’intelligence artificielle.»

Encore faut-il, aussi, s’entendre sur la définition de la «création». Parle t-on d’œuvre d’art ou de produit, comme le fait remarquer le policier à Ada, qui dirige son intrigue au gré des algorithmes? Antoine Bello:

«On fabrique déjà des blockbusters en mâtinant un film à succès d’un élément nouveau. Un "Autant en emporte le vent" à la sauce années 1970. Les maisons de disque savent déjà exactement quelle durée optimale donner à un tube. Les progrès de l’intelligence artificielle permettront de tout connaître des recettes du succès d’un morceau, film, livre… C’est le rêve de toutes les industries que de se passer des artistes. Plus d’ego à gérer, plus de royalties à verser… Et s’il faut dépenser un dollar pour un artiste ou une IA, le calcul sera vite fait.»

Ne reste plus qu'à privilégier, en attendant, la définition de l’intelligence artificielle donnée par Woody Allen: «L’intelligence artificielle se définit comme le contraire de la bêtise naturelle». Si ce n’est que ça, qu’elle en écrive, des romans. Surtout s’ils ont aussi captivants qu’Ada

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