Sur les briques rouges, usées par le temps, de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, la peinture jaune encore impeccable indique l’arrivée de nouveaux occupants. Dans ces maisonnettes se sont installés les Grands Voisins, un collectif qui y a créé, entre autres, un bar branché. Gares, usines, hôpitaux… Les nouveaux spots cool n’ont rien à voir avec les bars traditionnels. Ni bistrot à la déco léchée, ni troquet de quartier. Ils ont une patte décontractée et bohème. Avant de devenir les nouvelles places to be, ces anciens lieux industriels sont passés par bien des étapes.

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Pour créer un lieu alternatif, il faut commencer par ouvrir grand les yeux et repérer des édifices inoccupés. A Paris, Bordeaux ou Lyon, ils sont souvent situés en périphérie du centre-ville, là où les grands espaces ont permis la construction de bâtiments industriels. Une fois la perle rare dénichée, mieux vaut avoir la tchatche.

A Lyon, le collectif Arty Farty s’est intéressé à la Sucrière, une ancienne usine à sucre construite dans les années 30. Ils ont dû se tourner vers GL Events, le propriétaire des lieux. « En 2011, nous leur avons proposé d’installer un lieu culturel sur le toit du bâtiment. Après un long chemin et de nombreux échanges, le Sucre a ouvert en juin 2013, presque deux ans après », explique Vincent Carry, directeur d’Arty Farty et président de la SAS Culture Next qui gère l’établissement.

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Un apport financier et des soutiens politiques

Pour avoir les clés d’un bâtiment, même à l’abandon, il faut avoir l’air crédible. Philippe Barry, le co-fondateur de Darwin, à Bordeaux, en sait quelque chose. L’entrepreneur, qui lorgnait sur les 20.000 mètres carrés abandonnés de la caserne Niel, a commencé par créer un fonds d’investissement. « Il a fallu convaincre des chefs d’entreprise d’investir dans ce fonds. Un moyen pour nous d’avoir l’air fiable auprès des banques et des institutions. » Et son plan a fonctionné, puisqu’il a finir par avoir les fonds nécessaires pour racheter la moitié du terrain, soit 10.000 mètres carrés, aux collectivités publiques alors propriétaires de l’endroit. Il a eu la place de construire, entre autres, un bar, une épicerie, un skatepark et une ruche de start-ups.

Aux Grands Voisins, l'ancienne lingerie de l'hôpital a été transformée en bar.
Aux Grands Voisins, l'ancienne lingerie de l'hôpital a été transformée en bar. - C. LEMKE/20MINUTES

 

Un appui politique n’est pas négligeable non plus. « Les Grands Voisins a bénéficié d’un fort soutien de la ville de Paris. C’est la mairie du quatorzième qui nous a mis en lien avec la préfecture. Après avoir longuement négocié avec elle et l’APHP, nous avons obtenu la gestion des lieux en 2014 », raconte Aurore, coordinatrice chez Yes we camp, l’une des trois associations qui gère les Grands Voisins, avec Aurore et Plateau Urbain. En 2011, la structure de santé fermait ses portes, sans projet pour habiter les lieux. « L’Assistance publique des hôpitaux de Paris (APHP) avait commencé à murer les bâtiments et a fait appel à une société de gardiennage privé pour être sur que l’endroit reste vide », sourit Aurore.

Signer les autorisations avant d’aménager le bar

Ensuite, tout le monde passe par la même étape : pas mal de paperasse. C’est bien beau d’avoir les clés d’un endroit gigantesque, il faut avoir les autorisations pour en faire un lieu branché. « Il a fallu faire valider la conformité des lieux par une commission de sécurité préfectorale, ainsi que tout le corpus réglementaire aux licences et aux autorisations de fermeture tardive », se souvient Philippe Barre du Sucre. En clair : il faut s’adresser à la mairie pour avoir le droit de vendre de l’alcool et de faire la fête toute la nuit. Depuis, on peut y faire la fête jusqu’à 5 heures du matin sur le rooftpop en sirotant des cocktails.

Certains, comme Darwin, ont fait le pari de ne pas être totalement en règle pour se lancer. « Nous avons le permis de construire et les autorisations de vente. Mais nous n’avons pas toutes les autorisations pour la ferme urbaine ou les logements d’urgence par exemple. Nous avons décidé d’avancer quand même, pour des causes qui nous semblent justes », sourit Philippe Barre. Il dit ne vouloir être ni une Zone à défendre (Zad) « parce que ça veut dire que tout est perdu », ni une Zone d’aménagement concerté (Zac) « car c’est trop standardisé et déshumanisé », ni un squat « trop bordélique », ni un centre d’affaires, « trop triste ».

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Tout installer en trois semaines

En parallèle des papiers, les nouveaux occupants ont dû se retrousser les manches pour aménager les lieux. Et parfois, c’est rock’n’roll. A la Station, une ancienne gare à charbon située porte d’Aubervilliers, l’espace extérieur, destiné à la musique, a été construit en trois semaines. « On s’est fait aider par un collectif d’architectes et des copains bénévoles pour monter une clôture, couler du béton et installer le bar », se souvient Olivier Le Gal, coordinateur du collectif Mu, qui gère les lieux. « En tout, cela représente 20.000€ de travaux. » L’endroit, assez dépouillé, est composé de quelques chaises et de deux parasols. Avant de se lancer dans des travaux plus importants, le collectif attend de savoir si leur autorisation d’occupation temporaire, délivrée par la SNCF, sera prolongée au-delà de l’automne.

La Station mise sur du mobilier sommaire et une programmation musicale pointue.
La Station mise sur du mobilier sommaire et une programmation musicale pointue. - J. GAWOR/LA STATION

 

L’enjeu est de réussir à se financer dans la durée selon sa structure. Les Grands Voisins, ne bénéficient d’aucune subvention. Les 60.000€ de remise aux normes sont peu à peu remboursés grâce aux recettes du bar, la Lingerie. L’équipe a également lancé un concept de camping en ville avec des nuits en tente (22€) ou en hamac (8€) pour diversifier ses financements. Même fonctionnement au Sucre, autofinancé, qui en plus du bar, a ouvert une billetterie de spectacles et propose de privatiser le lieu. Avantage majeur de ces espaces immenses : ils peuvent diversifier leurs activités. Et c’est aussi ce que les visiteurs recherchent, un espace protéiforme où siroter un verre permet de s’immerger dans un nouvel espace.

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