Japan Expo 2016: La «French touch» fait son chemin dans l’animation nipponne

ANIMATION Des créateurs français ont su se faire une place dans un secteur où les étrangers sont rares...

Mathias Cena

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Concept art de la série japonaise «Basquash!» (2009) du studio Satelight, co-créée par Thomas Romain.

Concept art de la série japonaise «Basquash!» (2009) du studio Satelight, co-créée par Thomas Romain. — SShoji Kawamori / Thomas Romain / Satelight / Basquash! production committee / MBS

De notre correspondant au Japon,

Dans les locaux du studio d’animation Satelight, où travaillent une centaine de personnes dans l’ouest de Tokyo, un coin d’un grand open space est réservé aux cinq Français employés par l’entreprise. Des artistes installés au Japon depuis plusieurs années, et qui ont su se faire une place dans le milieu du dessin animé nippon, où les étrangers sont rares. Ils font partie de cette « French touch » de l’anime nippon mise à l’honneur à partir de ce jeudi à la Japan Expo.

Thomas Romain et Stanislas Brunet, 38 et 39 ans, sont presque des pionniers. Avant leur arrivée au Japon en 2003, ils avaient seulement été précédés par un autre Français, David Encinas, qui a travaillé pour le célèbre Studio Ghibli à la fin des années 1990. Autant dire que la voie n’était pas tracée.

« Les planètes étaient alignées »

C’est d’ailleurs un fameux concours de circonstance qui leur a permis de mettre un pied dans le monde de l’anime nippon : à la fin de leurs études à l’école des Gobelins, ils commencent à travailler avec un autre Français, Savin Yeatman-Eiffel, sur la série Oban Star Racers, pour laquelle ils déménagent à Tokyo après avoir réussi à convaincre des investisseurs européens et japonais.

« C’était une chance unique, reconnaît Thomas Romain. Les planètes étaient alignées pour que ça marche avec un producteur jeune et un peu fou et une équipe de passionnés » prêts à se fondre dans le moule : « On s’est complètement adaptés à la manière de produire à la japonaise, très différente », où l’accent est mis sur le travail en équipe et le respect de la hiérarchie, explique Stanislas Brunet.

Ils sont séduits par cette première expérience nipponne et le coup de foudre est mutuel : « Les Japonais ont apprécié la manière dont on travaillait, nos designs », explique Thomas Romain (*). Treize ans plus tard, ils sont encore là et les Occidentaux toujours rares dans le milieu, où la plus importante communauté est celle des Français, riche selon lui de « 20 à 25 » personnes.

« Couteaux suisses »

L’existence de cette « French touch », les deux artistes biberonnés à Goldorak l’attribuent d’abord au succès des anime japonais à la télévision française dans les années 1980 - puis à celui des mangas, dont la France est le deuxième plus gros consommateur derrière le Japon. Ce contexte a créé « des communautés de fans qui en devenant adultes sont devenus distributeurs vidéos ou éditeurs de magazines, continuant ainsi à transmettre la passion pour l’animation japonaise ».

La série franco-japonaise «Oban Star-Racers» (Illustration promotionnelle).
La série franco-japonaise «Oban Star-Racers» (Illustration promotionnelle). - Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

La France, terre de BD, d’expression artistique et graphique, « est aussi un pays d’animation [le 3e producteur au monde], là où il y a les meilleures formations », estime Thomas Romain. Au-delà d’un style « un peu particulier », influencé à la fois par leur culture d’origine et leur terre d’adoption, « on avait des vraies compétences recherchées, pense-t-il. On était bien formés et aussi plus créatifs » que les Japonais. Plus polyvalents aussi, note Stanislas Brunet : « Ils ont du mal à trouver des gens capables de faire de la couleur, du design, des décors, des mechas (robots), des persos… et notre côté "couteau suisse" est très pratique. »

« Au Japon, on travaille vraiment à l’économie »

Les deux artistes découvrent aussi la réalité du secteur : rythmes soutenus – le Japon produit chaque année 2.000 heures d’animation pour la télévision, contre 260 heures pour la France – et moyens limités. « Au Japon, on travaille vraiment à l’économie, dit Thomas Romain. Le budget des séries représente 50 % de celui des séries françaises. On nous avait prévenus mais c’est un secteur très pauvre où les animateurs, même très talentueux, sont assez mal payés. C’est très difficile pour les gens qui commencent. »

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Dans cet univers impitoyable, les deux trentenaires reconnaissent être « privilégiés ». Grâce aux circonstances particulières de leur arrivée au Japon, leur entrée sur le marché du travail japonais « s’est faite "par le haut", sans passer par la progression traditionnelle », reconnaît Stanislas Brunet, spécialisé dans le design de mechas.

Pour aider les autres Français qui rêvent de suivre leur trace, ils viennent de lancer le site « Furansujin connection » (« connexion française ») qui présente les métiers de l’animation japonaise et offre des conseils concrets pour préparer son expatriation et son entrée sur le marché nippon. Le site propose aussi une liste de vocabulaire technique lié à l’animation, ainsi que des témoignages de Français qui travaillent ou ont travaillé dans le secteur. « Si on a réussi, d’autres peuvent le faire, pense Thomas Romain. Il espère avec ce site « créer des vocations et permettre à de jeunes artistes français de participer à l’essor de l’animation japonaise, tout en faisant briller l’animation française internationalement. »

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(*) Chez Satelight, il a notamment eu l’opportunité de développer avec le producteur Shoji Kawamori (Macross) la série Basquash !, le premier anime 100 % japonais co-créé par un étranger.