On a passé l’après-midi avec des chatbots (et entrevu le futur)

TECH Les chatbots, ou robots programmés pour dialoguer avec nous sur les plateformes de chat, vont envahir l’Internet de demain... 

Annabelle Laurent

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WTF is that n'aime pas les bureaux de 20 Minutes.

WTF is that n'aime pas les bureaux de 20 Minutes. — AL

  • Des milliers de développeurs préparent l'arrivée massive des chatbots, ces robots avec lesquels on peut discuter sur les plateformes de chat comme Messenger 
  • Bots DJ, météo ou psy: On a passé l'après-midi à en tester six
  • La 1ère agence française dédiée aux chatbots nous explique leur potentiel
     

« Ghostbot », le chatbot (ou robot conversationnel) qui envoie balader par SMS vos contacts trop insistants. « Shine », le chatbot qui veut vous redonner confiance en vous envoyant des messages chaque matin… Attendez-vous à voir pulluler les articles de ce type, car la révolution des bots est en marche. Les développeurs de la Silicon Valley n’en dorment pas de la nuit : « Des dizaines de milliers » d’entre eux sont en train d’en préparer l’arrivée massive, assurait le mois dernier un responsable de Facebook. La plateforme Messenger accueille depuis avril ses premiers bots : celui d’Uber qui vous commande un taxi (comme un grand, sans ouvrir l’appli), celui de 20 Minutes (20bot, son petit nom) qui vous envoie l’actualité, ou encore celui de Meetic, lancé ce 28 juin, tandis qu’Interflora ou Alloresto s’apprêteraient à présenter les leurs…

« Les bots seront les nouveaux sites Web. C’est l’avènement d’un nouvel Internet »

« Les applis de messagerie seront les nouveaux navigateurs, les bots seront les nouveaux sites Web. C’est l’avènement d’un nouvel Internet », promettait récemment le patron de la messagerie Kik (275 millions d’utilisateurs, dont 70 % aux Etats-Unis), dotée de bots depuis plus d’un an. Car si Mark Zuckerberg a réussi son effet d’annonce lors de la conférence F8 en avril, il est loin d’être le seul en lice dans la guerre des bots. Slack, Amazon, Google ou encore Microsoft sont dans les starting-blocks. Microsoft vient de mettre la main le 16 juin sur un spécialiste des chatbots, Wand Labs.

Ainsi donc, notre futur serait à envisager en compagnie de ces robots intelligents accessibles d’un clic, et capables de nous éviter les corvées, nous informer ou nous divertir. Viendrait bientôt le moment de dire adieu aux services clients et surtout aux applis, près de dix ans après leur boom et le lancement de l’App Store par Apple. Sommes-nous prêts à une telle invasion ? Sans doute pas. Alors en découvrant qu’il existait un moteur de recherches à bots, « Botlist », que l’on vous invite à explorer, on a voulu tester pour vous… l’après-midi en compagnie de bots.

Botlist, le Google du bot.
Botlist, le Google du bot. - AL

 

>> A lire aussi : Comment définir l'âme d'un robot est devenu un métier


Lazyset
Premier besoin essentiel avant de tailler le bout de gras avec des robots : de la bonne musique. Je fais appel au talent de Lazyset, le bot DJ pour « te faire une playlist Spotify qui envoie du pâté/lourd/bois (à vous de traduire : « I make you a killer Spotify playlist »). Lazyset me demande de citer un nom d’artiste ou de groupe dont j’aimerais que la playlist se rapproche. Je réponds : Amy Winehouse, puis Nina Simone. En trente secondes, la playlist est prête, et me propose… le Valerie d’Amy Winehouse et Mark Ronson. Pas bien aventureux, ce DJ. «Lazy», c'était pour lui? Suivent du James Brown, Ray Charles, Aretha Franklin… Parfait. Je réclame cette fois un mix de « Sia » et « Chopin » : esprit démoniaque oblige. Mais pas déstabilisé, le DJ : il me pond une playlist où Debussy et Beethoven côtoient Lana del Rey et Adele. On est paré.

Poncho
Petit point météo avec Poncho, le bot météo. Regarder par la fenêtre la couleur du ciel, c’est tellement 20e siècle. Voyons ce que Poncho nous dit de la météo parisienne. « Oh, Paris, France ? », s’enquiert-il, et on répondrait bien « non Paris, Texas, quel film génial, tu l’as vu ? », mais restons concentrés. Poncho confirme que le ciel est en partie nuageux, et que la température est de 62°F. Hey ho, on parle en celsius, à Paris, France. Ce qu’on se permet de lui dire, en réclamant la traduction. Il rectifie : « Il fait 25 degrés à Paris ». Pas mal. Sauf quand on demande s’il pleuvra ce soir à 9h. Lui, tout désolé : « Je suis surtout compétent pour les questions relatives à la météo ». Évelyne Dhéliat, tu n’es pas encore menacée.

Le Lazyset un peu lazy et le Poncho qui n'aime pas la pluie
Le Lazyset un peu lazy et le Poncho qui n'aime pas la pluie - AL

 

Shine Text
Shine promet des « conseils quotidiens d’accomplissement personnel, envoyés chaque matin ». « Je vais t’aider à passer une journée géniale et te sentir au mieux de toi-même », me promet-il plein d’entrain, avant de commencer la leçon du jour, agrémentée d’un GIF des filles de la série Broad City. « Les alliés ne sont pas qu’utiles dans Game of Thrones. Les relations fusionnelles renforcent notre bien-être émotionnel. Aujourd’hui, essayez de rendre service ». A terme, cette attitude me permettra d’avoir «  somebody to lean onnn », me promet ce bot apparemment  amateur de Major Lazer. Va pour le sermon du matin, mais je note que ce bot ne sait rien de moi. Un autre, « Joy the Life Coach », que j’essaie en parallèle, me demande en préambule quelle est ma source de stress principale, à quel point je me sens débordée. J’ai l’impression d’avoir tissé davantage de liens… toutes proportions gardées.

Assist
Voyons pour l’aspect serviciel des chatbots, qui sera évidemment central pour les marques. Je contacte Assist, service de conciergerie, également présent sur SMS, Slack, et Telegram. Comprenez : il pèse, ce bot. Mon code postal parisien n’a pas l’air de le déranger et il déroule la liste des services proposés, d’une réservation de taxis à une livraison de resto en passant par un envoi de fleurs. Je vote pour les fleurs (en attendant le bot d’Interflora). « Que c’est gentil de votre part », me complimente le bot lèche-bottes, avant de se prendre pour mon pote avec cette question : « En quel honneur, les fleurs ? ». « Juste comme ça ? Pour votre amoureux (se) ? Pour un anniversaire ? ». On coche le « just because » ce qui ne va pas beaucoup l’aider à choisir entre roses rouges et chrysanthèmes, certes, mais on le punit de son indiscrétion. Un premier bouquet à 50 dollars nous est proposé. Je ne suis peut-être pas aussi « gentille » que tu le penses, bot. Mais à mesure qu’on refuse les bouquets en espérant une chute des prix, il les monte, le coquinou. Du coup, on n’est pas allé jusqu’à commander. « Just because ».

ShineText le coach de vie et Assist la fouine
ShineText le coach de vie et Assist la fouine - AL

 

Chatible
On commence à se sentir seul avec ces bots qui veulent tout savoir de notre vie + vider notre portefeuille. On entame la conversation avec « Chatible, le bot qui vous permet de chatter avec quelqu’un (un vrai humain qui respire, la folie) choisi au hasard ». Mon interlocuteur mystère m’envoie un « hello » et deux smileys circonspects. Où est-il ? « Je suis vietnamien (ne). Tu parles vietnamien ? ». Cette personne a cru que c’était la fête, vraisemblablement. Je décide de m’« outer » comme journaliste pour lui demander ce qu’il pense de Chatible. Sa réponse : « Máy à :))». Je note les sourires. C’est déjà ça.

WTF is that
« Apprenez à mieux connaître le monde autour de vous. » Voilà le divertissement final, avec ce bot auquel envoyer des photos quand « vous voyez quelque chose de cool et ne savez pas ce que c’est ». Un Shazam de la vie : fabuleux. Le monde autour de moi ? Je tourne la tête à droite. Mon collègue, très concentré. Clic. J’envoie la photo. « Ceci est un homme tapant sur son ordinateur ». Bravo, le bot. Le même collègue a de magnifiques chaussettes. Clic. « C’est une paire de chaussures », analyse le bot. Notre esprit retors nous pousse à prendre en photo la page Facebook du bot. La mise en abyme va-t-elle le rendre fou, le faire chauffer et se désintégrer ? Même pas. Il répond : « Ceci est la page Facebook de WTF is that ». Stoïque. On ne réussit finalement à le piéger qu’avec une photo de l’open space de 20 Minutes. Trop bordélique à son goût ?

WTF is that n'aime pas les bureaux de 20 Minutes.
WTF is that n'aime pas les bureaux de 20 Minutes. - AL

 

En marche vers la France
Conclusion de l’après-midi ? J’ai donné mon prénom six fois à des robots. Révisé mon anglais. Constaté qu’un robot météo estimait que non, la pluie, ce n’est pas vraiment son domaine. J’ai surtout entrevu le futur : un futur où l’on peut commander une playlist, une leçon de vie matinale ou des fleurs, « parler » à un Vietnamien et passer son collègue au scanner, le tout sans bouger d’un pouce.

Sommes-nous prêts à être de tels assistés ? L’invasion est en tout cas en marche vers la France. Où en est-on ? Aux balbutiements. Mais de quelque chose qui fera bientôt partie intégrante de notre quotidien, promet Thomas Sabatier. L’entrepreneur du web a commencé à faire travailler les équipes de son agence d’innovation digitale sur les chatbots l’an dernier, et vient de lancer, en avril, «The Chatbot Factory », première agence française dédiée aux bots, et actuellement en pleine prospection auprès des marques et médias.

Sur la page Facebook de The ChatBot Factory
Sur la page Facebook de The ChatBot Factory - Chatbot Factory

« On évangélise le marché, nous explique Thomas Sabatier. Le chiffre clé, c’est que dans 5 ans, 80 % des applis mobiles n’existeront plus. A côté de ça, nous passons 50 minutes par jour en moyenne sur une application de messagerie instantanée. Donc toutes les marques sont concernées par le potentiel. Pour certains bots, l’expérience n’est pas aboutie, on en est à l’âge du Minitel. Mais les marques qui vont investir aujourd’hui sur les bots auront une avance que les autres auront du mal à rattraper. Ça va excessivement vite ». Premier bot développé par The Chatbot Factory : un bot qui fait revivre Thierry Roland pour commenter l’actualité sportive…