Un an de photos prises par un smartphone. Trop fouillis? L'iPhone veut désormais nous aider à choisir des souvenirs.
Un an de photos prises par un smartphone. Trop fouillis? L'iPhone veut désormais nous aider à choisir des souvenirs. - flickr/hellocatfood

2016, année de l’éphémère? Ah bon? Il y a bien, d’un côté, la montée irrésistible des réseaux de l’instantané, Snapchat en tête, avec ses 10 milliards de vidéos échangées chaque jour avant de partir en «poussières». Mais en parallèle nous parvient un message inverse, porté avec une insistance croissante par Facebook, Google, et maintenant Apple: chérissez votre passé. Tous s'arment d’une fonction pour faire renaître de nos galeries photos nos «souvenirs». Les GAFA s’inquièteraient-ils pour notre mémoire?

Présentation par Apple de la nouvelle application Photos sur l'iOS10, à San Francisco, lundi 13 juin 2016.
Présentation par Apple de la nouvelle application Photos sur l'iOS10, à San Francisco, lundi 13 juin 2016. - Tony Avelar/AP/SIPA

Depuis plus d’un an maintenant, la fonction «Ce jour-là» («On this day») de Facebook vous propose, dans une rubrique dédiée et via des notifications à rythme régulier, de revoir des photos oubliées. Un cliché de vos vacances au Pérou. Un autre de cet apéro avec vos amis l’an dernier, à la même époque (vous savez, quand il faisait beau). Chez Google, un assistant montre avec «Redécouvrir ce jour» des photos prises un an plus tôt. 

Ainsi allait-il de soi qu’Apple s’aligne et annonce lundi soir, lors de sa conférence annuelle WWDC, l'arrivée prochaine dans l'appli Photos de l'iOS 10 d'une fonction «Souvenirs» («Memories»). Une intelligence artificielle scannera les galeries photos des détenteurs d'iPhone pour créer, en montage automatique, des petits clips vidéo des meilleurs moments. 

Tout photographier frénétiquement peut nuire à notre mémoire, d'après une étude du journal Psychological Science en 2013. De là à considérer que l'on aurait besoin d’Apple, Google ou Facebook pour nous préserver de l’amnésie?


«Merci Facebook de me rappeler la mort de mon chat»
La fonction «Ce jour-là» de Facebook s’est attirée des ennemis dès son arrivée. «Merci Facebook de m'avoir rappelé la mort de mon chat, écrasé par une voiture après 6 ans de vie commune...», témoigne par exemple Jonathan, internaute de 20 Minutes

Si Facebook a corrigé le tir à l'automne dernier en proposant des filtres et si son algorithme est capable de mieux identifier les profils de personnes décédées et d’épargner ainsi les proches en leur montrant des photos d’eux, les mésaventures restent nombreuses. Ne serait-ce que quand surgissent des photos d’un week-end passé avec votre ex ou un ami perdu de vue, n'importe quel cliché évoquant un mauvais souvenirs... Ou même une photo de vous plus jeune et fringant, ou au contraire en plein âge ingrat (comme si votre mère exhumait un vieil album pour montrer à votre copain cette photo que seul son amour maternel aveugle ne perçoit pas telle qu’elle est: horrible).

«C’est une effraction, estime Vanessa Lalo, psychologue des médias numériques. Imposée par défaut en niant notre libre-arbitre. Il y a un jeu d’acceptation et l’utilisateur d’Internet a l’habitude de fermer les yeux sur le contenu qu’il ne souhaite pas voir, mais personne n’est à l’abri de réactions qui peuvent nous dépasser, surtout les personnes fragiles, qui plus est dans un moment où elles sont seules derrière leur ordinateur.»

Merci pour ce moment?
La majorité des utilisateurs s’est toutefois accommodée de la nouvelle fonctionnalité, et on a tous vu un couple d’amis partager, amusé, la date de ce jour où ils sont devenus innocemment amis sur Facebook. «Comme je ne partage que des photos de vacances, j’avoue que ce n’est pas désagréable, j'ouvre Facebook au réveil et paf, je vois un magnifique glacier où j’étais deux ans plus tôt…», raconte aussi Amélie. «Avec toute la masse de photos que le numérique nous a poussés à prendre et accumuler, c’est presque la moindre des choses qu’on nous donne un moyen d’y voir clair et de retenir les meilleurs moments», lance encore Maxime.

«On photographie toujours plus le quotidien or il n’est pas mis en mémoire, il est seulement stocké et on ne sait plus quel cliché choisir parmi 1.000», explique Irène Jonas, une sociologue qui a travaillé sur la photo de famille et la mémoire. Elle  rappelle l’époque où «traditionnellement, c’était souvent les femmes qui déposaient les pellicules au laboratoire et soignaient la mémoire de la famille». «On ne pourra pas laisser dans les héritages des milliers de photos à chaque génération», poursuit-elle.

Les data, le nerf de la guerre 

Apple propose de nous aider à faire du tri? Pourquoi pas, puisque je ne m’en sors plus seul. «L’objectif des logiciels de smartphoto est de se rendre indispensable, commente Laurence Allard, sociologue des usages numériques. De façonner l’usager et devancer nos besoins. Surtout que les photos sont ce qui exprime le plus notre intériorité. Et plus ce sera facile de les trier, plus on en prendra, plus ils en auront à exploiter.» Comme autant de data - le nerf de la guerre, pour les GAFA - d'autant plus précieuses grâce aux progrès de la reconnaissance d'image qui permettent de connaître dans les moindres détails les circonstances de la photo. 

La logique est encore plus claire pour Facebook, confronté à un problème de taille qui occupe une équipe dédiée à Palo Alto: la fuite des contenus personnels. Le réseau subirait une baisse de près de 21 % de publications personnalisées, apprenait-on en avril dernier. «Facebook est bien embêté: il ne sait plus qui vous êtes, et peut moins efficacement vous refourguer sa publicité ciblée», rappelle Laurence Allard.

Facebook est lui-même nostalgique. En vous rappelant le bon vieux temps passé sur la plateforme en sa compagnie, il vous implore: revenez. On était bien. Postez à nouveau vos photos de soirée.

Boomerang 
«L'irruption de photos souvenirs veut nous inviter à réinjecter de la subjectivité, de l’intimité, pour réincarner le premier usage de Facebook («Exprimez-vous») qui s'est désormais métamorphosé et où les posts d'actualité ont remplacé les statuts intimes», poursuit Laurence Allard. Avec l’idée qu’au-delà de l'enjeu publicitaire, en vous connaissant mieux grâce à vos photos, «le réseau peut mieux aménager votre newsfeed de sorte que vous restiez chez lui le plus possible. Et n'alliez pas ailleurs.»

Quitte à risquer l’effet inverse, comme quand vous parcourt ce frisson de honte à la vue de ce que vous partagiez à l’époque, ce qui peut donner d'autant plus envie de fuir la plateforme: 

Et quitte à vous agacer parce qu’«on veut prémâcher nos souvenirs, comme le formule Sophie. On te dit quoi lire, quoi aimer, quoi bouffer, et maintenant ce dont tu devrais te souvenir?». «Ce n’est que le début, rappelle Vanessa Lalo. De plus en plus de choses personnelles qu’on ne veut pas voir vont nous revenir en boomerang. Et c’est à nous de savoir les contourner pour nous protéger». 

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