Chris Dancy lors d'un shooting photo à Tokyo, en 2013.
Chris Dancy lors d'un shooting photo à Tokyo, en 2013. - ChrisDancy

Chris Dancy est traqué par des dizaines de capteurs, caméras et objets connectés accumulés ces huit dernières années, faisant de lui «l’homme le plus connecté du monde». A l'occasion du Festival Futur en Seine , il animait à Paris l'une de ses « Mindful Cyborg Sessions » destinées à repenser de manière saine notre rapport à la technologie. Car Chris Dancy est aussi un «bouddhiste geek» qui médite deux fois par jour dans un espace déconnecté de sa maison. Paradoxal, voire absurde ? Nous l'avons rencontré à l’issue de sa conférence.

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« L’homme le plus connecté du monde » nous alerte désormais sur les dangers de notre ultraconnexion. Pourquoi alors ne pas vous débarrasser de tous vos capteurs ?

Les médias ont commencé à me suivre il y a trois ou quatre ans et ont voulu que je sois « la personne la plus connectée du monde » : tu as tendance à devenir ce que les gens veulent que tu sois. Mais j’ai évolué. De 2009 à 2012, j’étais convaincu qu’être très connecté était une bonne chose. J’ai pu comprendre ma vie et la changer. Sauf qu’en 2012, mes super-pouvoirs se sont retournés contre moi. J’ai compris que les gens avaient peur de moi, parce que je devenais plus mince [il a perdu 45 kilos en un an], rapide, malin. Avec une sorte d’intensité qui se dégageait de moi. Mes amis s’éloignaient. Je crois qu’en 2014, j’étais dans un état de stress post-traumatique tant la technologie avait bouleversé ma vie et m’avait fait perdre mes proches. J’ai commencé à me demander comment je pouvais l’utiliser pour me « ralentir », me rendre meilleur. Pour que je ne sois plus perçu comme menaçant, pour que les gens comprennent que je suis comme vous, simplement avec quelques années d’avance… Mais cette histoire, les médias ne veulent pas l’entendre. Ils veulent l’autre personne, l’ancienne. Alors le paradoxe que les gens voient en moi, c’est eux-mêmes.

Chris Dancy,
Chris Dancy, - Chris Dancy

 

«Je suis un rat de laboratoire. Il faut bien que quelqu’un soit un cobaye»


Mais pourquoi continuer à tout mesurer ? 

Je n’ai pas besoin de tout mesurer, je suis capable de vivre sans. Je pourrais tout enlever. Superman peut voler sans sa cape… mais les gens le préfèrent avec. [Il pointe les quatre bracelets connectés à son poignet] : si j’enlevais tout ça sur scène, les gens ne m’écouteraient pas. Toute cette technologie, je n’en ai pas strictement besoin, je ne l’aime pas, d’ailleurs. Mais personne n’a envie de vivre au quotidien avec toute cette part sombre. [Il désigne l’un des bracelets] : là, j’enregistre tout ce que nous nous disons. Qui sont les gens assez courageux pour porter tout cet attirail ? Alors je continue. Pas parce que ça m’aide. Mais parce qu’il faut bien que quelqu’un soit le cobaye. Je consacre ma vie à tester la façon dont la technologie nous affecte. Je suis un rat de laboratoire... pour smartphones.

«Les gens vous disent de couper votre smartphone pendant 24 heures. Mais après ?»

 

Parce que vous sentez une urgence, un besoin du public? 

Ces deux dernières années, j’ai le sentiment de rencontrer beaucoup de personnes déprimées… en nombre disproportionné. Une sorte de détresse poisseuse, collante, chez tout le monde, partout. Vous pouvez la sentir rien qu’en observant la personne à côté de laquelle vous marchez dans la rue. La technologie nous a tellement liés les uns aux autres que l’on est devenu hypersensible. Or aujourd’hui les gens vous disent «débarrassez-vous de la technologie, coupez votre smartphone pendant 24h, ou partez en vacances»… D’accord, mais il faut bien revenir de vacances un jour. Et qui apprend à vivre à ces gens ? Personne.

«A New York, si tu regardes quelqu’un dans les yeux, il panique»

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui souffrent de leur rapport à la technologie ? 

Si je n’avais qu’un seul message : vous n’êtes pas seul. Parce qu'on est tous tellement connectés, on croit ne plus avoir le droit de se sentir seul. C’est pourtant le cas. Personne ne se sentait comme ça, ne serait-ce qu’il y a cinq ans. On a besoin les uns des autres, physiquement. Or on est arrivé à un point où aujourd’hui, si tu accordes toute ton attention à quelqu’un, il se sent agressé. A New York, si tu regardes quelqu’un dans les yeux, il panique. Tu ne peux plus regarder les gens. En Europe, vous n’en êtes pas encore là, mais ça va arriver vite. Aux Etats-Unis, tu ne peux plus parler à une caissière ou démarrer une conversation dans un ascenseur, rien. Il n’y a plus personne. L’Amérique est devenue une ville fantôme. De mon côté, je défends une philosophie très bouddhiste : votre téléphone sonne, ne l’attrapez pas dans la seconde, essayez de voir comment vous vous sentez. Votre vie privée est attaquée, essayez de ressentir cette menace. Car les gens blessés blessent les gens [«Hurt people hurt people »]… mais on peut stopper cela. Et j’aimerais y contribuer.

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