Clara Delétraz et Béatrice Moulin, fondatrices de Switch Collective
Clara Delétraz et Béatrice Moulin, fondatrices de Switch Collective - Jerôme Cuenot

Un mercredi soir, 19h30. Nous sommes une trentaine. Silencieux, un peu intimidés. Chacun l’esprit encore un peu embrumé par sa journée de boulot, sans doute. Dans l’espace de coworking de la rue Dussoubs- dans le 3e, à Paris- où nous nous installons, les deux fondatrices, vestes de jogging rétro violet flash siglées « Switch Collective » sur le dos, nous réveillent d’un vibrant : « Vous êtes là parce que vous avez envie de switcher. On ne sait pas encore où ça va vous mener… Mais chaque pas de ces trois prochaines semaines va vous en approcher ».

Assez grisant d’emblée, il faut dire. On oublierait presque qu’on assiste au lancement de ce programme baptisé « Fais le bilan, calmement » en tant qu’observateur seulement.

Switcher?

Switcher, ce n’est pas nécessairement plaquer sa tour de la Défense pour une bergerie dans le Larzac. Ni de « tous devenir écrivains ou artistes », rappelle Béatrice Moulin, cofondatrice avec Clara Delétraz de la toute jeune start-up, lancée en décembre dernier. C’est « inventer son propre parcours, sans forcément tout quitter du jour au lendemain », prévenait déjà le site de Fais le bilan au milieu de moult franglais et références visuelles très culture pop.

Tyrion Lannister compatit. (www.faislebilancalmement.com)
Tyrion Lannister compatit. (www.faislebilancalmement.com) - Switchcollective

A l’origine de ce programme d’accompagnement en trois semaines dont nous suivons le début de la 2e session, un constat : « Le travail tel qu’il existe est en train de mourir ». « Fiches de postes cloisonnantes, processisation à outrance, organisation pyramidale où le seul but semble être de devenir chef, mais chef de quoi, on ne sait pas !, etc. », énumèrent les switcheuses en chef, 31 ans chacune et un CV fait d’expériences dans le secteur public pour l'une, en agences de com et grands groupes de consulting pour l'autre. Rien qui ne les prédestinait à aider un jour les autres à « enclencher leur switch ».

A bout de souffle

« Vous avez plein de doutes et d'angoisses, et ce qu’on veut vous dire, c’est que c’est normal. Parce qu’on est dans un système à bout de souffle. Et c’est le système, le problème, pas vous. Et ça, personne n’en parle », poursuit Béatrice, avant d’avancer des chiffes : 70 % des 18-35 ans ne se reconnaissent pas dans ce qu’ils font, 91 % des salariés français sont désengagés dans leur travail.. Un peu inquiétant si l'on a à peine 30 ans, et encore pas mal d’années à tirer jusqu’à la retraite…

Autre révolution, celle du « siècle de l’artiste et du connecteur », qui succède à celui de l’ingénieur. Au dernier festival SXSW, Kevin Kelly, l’un des gourous de la Silicon Valley, rappelait combien le monde du travail s’apprêtait à être encore plus secoué par les robots qui «prendront beaucoup de jobs» tandis que «les humains garderont les emplois liés aux relations humaines, à l’expérience et à la créativité».

Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé, nous diraient Jackie et Ben-J. « Fais le bilan, calmement » propose ainsi de prendre le temps de se poser les bonnes questions. Avec une alternance de sessions en groupe comme celle de ce soir, de conférences animées par des intervenants très divers allant du philosophe au designer en passant par l’entrepreneur, et d'« exercices » envoyés par e-mail à faire quotidiennement. La veille, les participants ont reçu pour consigne de se définir en dix mots (les adjectifs sont interdits), sur dix post-it, que chacun a apporté. Objectif : prendre conscience des multiples facettes de sa personnalité.

Infiltration 

Fausse participante infiltrée, j’ai même le droit à une binôme. Elle se présente via ses dix post-its qu’elle justifie un à un avant de m’écouter parler des miens. On passe ensuite à la présentation publique de son binôme, en un pitch chronométré. Trois minutes. On n’en mène pas large. La bienveillance est pourtant immédiate entre les participants. On découvre alors la variété des profils : une assistante sociale, trois ingénieurs, un consultant en digital, une analyste financière… Certains simplement curieux, comme ce trio de jeunes de 28 ans, venus ensemble de la même boîte « dans le digital », avec l’envie de « se poser un peu, pour savoir où ils vont », d’autres déterminés, comme Marie*, 33 ans, qui veut « enfin trouver un boulot qui lui ressemble ». 

D’autres encore traversés par des insatisfactions fortes, parfois déjà éprouvés par des bilans de compétences infructueux, comme pour Laurence* qui veut « trouver une raison de se lever le matin » ou cette littéraire de 43 ans que l'histoire familiale a poussée vers un travail...en banque, qu’elle ne supporte plus. L’exercice atteint en tout cas son but : deux heures plus tard, les présentations sont faites, et accélérée par cette mise à nu à la fois ludique et très intime, la dynamique de groupe est lancée.

«Tu vois une conférence TED et tu te dis "putain, génial, je vais faire ça". Et rien» 

« Je viens surtout pour le collectif», nous confie Maxime* entre deux chips de l’apéro mérité. Ingénieur de 34 ans, il explique : « J’ai un taff qui manque de sens. Surtout d’espace de créativité. Beaucoup de gens acceptent d’être une gentille prostituée du système… Je veux en être davantage acteur. Or tu fais trop souvent le cheminement dans ton coin. Tu vois une conférence TED, tu te dis, "putain, c’est génial, je vais trop faire ça". Et puis rien. J’étais en année sabbatique l’an dernier. J’avais le cerveau encombré et ça m’a rebooté, mais je n’ai pas avancé. Ma RH est au courant que je viens ici. J’ai présenté ça comme un mini-bilan de compétences nouvelle génération. »

Demander à ses potes: «Pourquoi tu m’admires?»

La définition ferait plaisir aux deux entrepreneuses que nous avons au téléphone quelques jours plus tard : « Pour nous c’est un bilan de compétences réinventé, car notre approche de l’individu est holistique. Un bilan de compétences n’appréhende la personne que via le professionnel, qui plus est par ses expériences passées. Or il y autant d’indices dans ta vie personnelle pour trouver ce qui aurait du sens pour toi. Demander à ses potes «pourquoi tu m’admires?» est par exemple un début pour vous rendre compte de tout ce que vous savez faire très naturellement. » Et qui pourrait être creusé dans l’idée d’un switch.

Ni bilan de compétence classique ni coaching, « qui sont individuels alors qu’on croit au contraire énormément à l’émulation collective », le programme se veut aussi pluridisciplinaire. « C’est un moment où vous avez énormément besoin d’être nourris ». Dans un mail, un conseil pour lire Le Loup des Steppes, célèbre récit iniatique d’Herman Hesse. Au programme de la conférence qui les attend deux jours plus tard, un philosophe, puis une prof de yoga…

Et après? 

Et à la fin des trois semaines ? « Les états d’avancement sont très variés selon les profils. Mais les participants de la première session ont un groupe Facebook et ont décidé de se voir toutes les deux semaines », assurent les fondatrices, qui en tenant compte des premiers retours, ont décidé de prolonger le programme à six semaines (pour 460 euros). Prochaine session en mai, hors des ponts. Avis à ceux pour qui «la vie est cent fois trop courte pour qu'on s'y ennuie». Ou le switch vu par… Nietzche. 

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