Un chat, des livres...
Un chat, des livres... - MARY EVANS/SIPA

Et si lire une heure était devenu l’exploit moderne ? « Depuis bientôt 200 ans, les romans sont ainsi faits qu’on ne peut pas les lire d’une traite. Il faut les refermer, puis y revenir. Entre ces deux moments, le lecteur vit. Et cette vie, elle est devenue de plus en plus chargée en sollicitations, notamment culturelles. Pire, ces sollicitations nous empêchent même de lire plus d’une heure d’affilée ? Essayez de lire sans vous arrêter pendant une heure, même un roman très prenant. »

L’homme qui nous jette ce défi s’appelle Raymond. Figure bien connue des bibliothèques de la ville de Paris (il traîne souvent ses guêtres du côté d’Andrée-Chedid). Pour relever le défi de Raymond, nous avons sélectionné des pageturners, ces livres « qu’on n’aurait plus envie de refermer une fois commencés ».

King, le roi des pageturners

Annoncé comme « impossible à lâcher » par le Daily Express, on a attaqué  Jour Quatre de Sarah Lotz vers 20h. Gosses couchés, téléphone éteint. Le thriller horrifique se déroule sur un paquebot mais l’intérêt reste à quai. Page 80, moins d’une demi-heure de lecture, quatorzième bâillement. Il ne s’est encore rien passé mais on a en a déjà assez. Deuxième tentative avec le maître des pageturners, Stephen King. Le Guardian estime que le lecteur qui met le doigt dans Carnets Noirs « n’a pas d’autre choix que de poursuivre sa lecture. » De fait, au bout de trois jours, on vient à bout de ce thriller classique avec du flic et du tueur taré (et la figure d’un romancier assassiné par un fan…)

Troisième essai avec De Force de Karine Giebel, excellente auteure française de romans noirs bien addictifs. Après une heure de lecture agréable, on est gentiment intrigués par l’étrange famille Reynier. Mais au bout d’une semaine, on n’a toujours pas trouvé le temps de rouvrir le livre. On ne saura jamais pourquoi Maud est morte. Mais pas d’inquiétude. Même les « gros lecteurs » ont du mal à finir les livres.

Pour 100 pages t’as plus rien

Une étude vient de le prouver. La statistique a souvent été évoquée, et vite oubliée, pour jouer à se faire peur dans le monde des livres : une minuscule minorité de lecteurs finirait les romans. Et sans vergogne encore semblaient confirmer des sondages récents. Depuis quelques jours et une étude rendue publique par Jelly Books, le serpent de mer n’est plus un chimérique monstre du Loch Ness mais un véritable venin. D’après la société d’analyse des habitudes de lecture, le lecteur moyen, représenté par 75 % de l’échantillon, ne finit qu’un livre sur 20. Aoutch.

Jelly Books se fie à des données recueillies auprès de lecteurs qui se voient offrir des romans numériques en échange de leur collaboration à l’étude. Les lecteurs qui payent leurs livres sont sans doute plus enclins à en venir à bout. Les éditeurs avec lesquels travaillent Jelly Books estiment malgré tout que la majorité des lecteurs ne vont pas au bout de neuf livres sur dix. Et pour un livre sur deux, le lecteur moyen ne va pas au-delà de la page 100. Re-aoutch.

Les éditeurs pourraient choisir de s’en moquer. Tant que des gens sont assez bêtes pour acheter des livres qu’ils ne finissent pas, peu importe. Il n’en est rien, même aucun éditeur ne reconnaît officiellement travailler avec Jelly Books pour ne pas stresser les auteurs. Officiellement toujours, les directeurs littéraires ne demandent jamais à un auteur d’écrire de telle ou telle manière. Mais déjà, les maisons d’édition étudient de nombreuses pistes, essentiellement marketing, pour améliorer le ratio livre commencé/pages lues.

Faire de la lecture un plaisir collectif

En attendant une solution miracle, les lecteurs eux, prennent les choses en main. Marthe a créé un club de lecture avec des inconnus, recrutés à l’aide d’une affichette dans sa librairie de quartier. « J’ai eu l’idée lors d’une visite à la maison de retraite pour voir ma grand-mère… Mais ma libraire m’a dit que c’était très fréquent à Paris. On est entre dix et 20 participants. Il y a de tout dans notre groupe de lecture. Tous les âges, toutes les professions. Notre point commun est un constat. Nous étions de gros lecteurs et nous n’arrivons plus à lire autant qu’avant sans une motivation. Cette rencontre mensuelle nous oblige. » Après chaque rencontre discussion débat, le groupe choisit trois autres romans à lire pour le mois suivant. « On suit beaucoup les conseils de notre libraire qui a des goûts très éclectiques. »

Les participants du groupe de lecture ont chacun une explication différente à leur crise de lecture. Une accuse ses enfants, un autre son boulot, certains blâment les smartphones, les réseaux sociaux. Il en est même pour évoquer l’actualité tragique de 2015. Estelle lisait au moins un livre par semaine quand elle était étudiante, « aujourd’hui, je suis beaucoup plus assidue à suivre des séries parce que je peux en parler avec mes amis. Mes lectures, c’était un plaisir perso ».

Mots-clés :