- Derrick Santini

L’avenir de Maestra, ce roman à la couverture rouge sang apparu ce jeudi chez votre libraire ? Un phénomène qui se chiffrera « à 100 millions d’exemplaires à travers le monde, les trois tomes confondus », pronostique son éditeur britannique, Mark Smith. Il faut du culot pour se fixer un objectif aussi pharaonique, proche des 125 millions d’exemplaires écoulés par E.L. James avec Fifty Shades of Grey.

Pourtant quand nous rencontrons l’éditeur à Londres, au cœur du quartier chic de Marylebone, il y a quatre semaines, la trilogie Maestra est déjà un best-seller mondial garanti. Tous les voyants sont au vert : la scénariste Erin Cressida Wilson (La fille du train) vient d’en terminer l’adaptation pour Hollywood, 36 pays en ont acheté les droits et préparé ensemble la sortie en grande pompe, la campagne marketing est « la plus massive que l’Angleterre ait jamais connu pour un livre »… Le tout pour un livre dont, au départ, personne ne voulait.

Un manuscrit jugé « dégoûtant »

Retour à fin 2014. Diplômée d’Oxford, ex-étudiante en histoire de l’art, profil intello fan de Houellebecq et d'Histoire d’O, Lisa Hilton vient de finir une biographie d’Elizabeth I, son 8e livre. Sans nouveau projet, elle ressort de ses tiroirs le manuscrit d’un roman érotique que son agent lui avait suggéré d’écrire, mais avait ensuite détesté, et jugé « trop cru ». « Dégoûtant », même. Lisa Hilton décide de transformer le manuscrit et s’aventure finalement, petit à petit, sur le terrain du thriller. Un thriller brutal, dérangeant, qui nous a surpris de bout en bout. Maestra. Une plongée dans les magouilles du marché de l’art (que Lisa Hilton connaît très bien, ce qui rend la lecture instructive), de Londres à l’Italie en passant par la Côte d’Azur et Paris et surtout, une rencontre avec Judith Raleigh, une héroïne sans foi ni loi qui ose tout pour parvenir à ses fins et nous a donné des sueurs froides quand on se remettait tout juste de Gone Girl.

Lisa Hilton l’envoie à plusieurs éditeurs. Essuie refus sur refus. L’offre à l’éditeur avec lequel elle travaille depuis 15 ans. Il n’aurait même pas voulu le lire. « Je ne pouvais pas m’en débarrasser comme d’un cadeau ! », se souvient-elle. Ultime tentative, une de ses amies réussit à mettre Maestra dans les mains d’un nouvel éditeur… qui le lit d’une traite et le juge parfait pour Zaffre, nouvelle branche de «fiction commerciale» que vient de lancer Mark Smith, éditeur respecté à Londres. « Je n’avais lu ça nulle part. J’ai appelé Lisa [Hilton] et je crois qu’en une semaine, nous avions un deal. »

Hollywood conquis

« Ce n’était ni un bon polar, ni un bon thriller, ni un bon roman érotique, c’était les trois à la fois », poursuit l’éditeur, qui tient sa formule depuis le temps qu’il la répète, ces derniers mois. Soyons fous, il tente alors Hollywood. Non seulement les studios sont partants, mais ils se l’arrachent : cinq se disputent les droits et c’est finalement Columbia Pictures (Millenium) qui l’emporte, la productrice Amy Pascal en tête.

« Six semaines après avoir pensé le publier en ligne, j’étais dans l’avion pour Hollywood, s’étonne encore Lisa Hilton. Je me disais que quelqu’un allait venir me dire que c’était une erreur ». Hollywood achète d’habitude les droits bien après la publication d’un livre…

Le deal est conclu en avril juste avant la Foire du livre de Londres, et là-bas, c’est le jackpot : « Avoir le soutien de Columbia envoyait un message fort à la communauté internationale d’éditeurs, explique Mark Smith. On a signé une quinzaine de contrats ». Dont un à deux millions de dollars, avec l’Américain Putnam… « A partir de là, la vague d’enthousiasme était assez extraordinaire. »

Des enchères entre huit éditeurs français 

C’est à la Foire d’avril que Glenn Tavennec, éditeur de Maestra chez Robert Laffont, découvre le livre. Une lecture « jubilatoire », nous dit-il. « L’héroïne assume ses désirs dans un monde phallocrate et misogyne, et ça, c’est nouveau, et jouissif ». A cause du genre, il pensait qu’il n’y aurait « pas grand monde » sur le coup, mais huit éditeurs français s’affrontent pendant plusieurs rounds d’enchères. Robert Laffont l’emporte pour sa nouvelle collection « Bête Noire » et achète la trilogie « avec un avaloir à six chiffres, mais raisonnable ».

Et depuis près d’un an… la sortie se prépare comme celle d’un blockbuster. Déjà impliqué dans un lancement mondial sur la version anglaise de Millenium, Mark Smith a voulu faire la même chose avec Maestra, « mais sans attendre qu’on publie ». Lisa Hilton, qui parle quatre langues, l’a accompagné dans un petit tour d’Europe, à la rencontre de ses confrères. Du jamais vu, six mois avant une parution. « Maestra s’est retrouvé au sommet de leurs priorités ». Tous ont adopté la même couverture rouge… à part les Etats-Unis, « qui n’ont pas de leçon à recevoir de l’Europe », ironise l’éditeur.

« Pas mal de lecteurs haïront le livre »

A chaque éditeur de choisir ensuite ses mots pour présenter Maestra. Pour les Britanniques, c’est « le roman le plus choquant de l’année ». Pour Robert Laffont, « le plus scandaleusement original ». « Ça va mettre un pavé dans la mare, bousculer le milieu du polar qui reste très masculin », espère Glenn Tavennec. Pour lui, la force du roman est cette « narratrice non fiable » qu’est Judith Raleigh… Ambitieuse, très intelligente (avec toujours un coup d’avance sur le lecteur… sur nous, du moins), impitoyable et sans culpabilité, aimant le sexe parce qu’elle aime le sexe, point final.

« La question posée, c’est : comment être une femme libre dans cette société qui nous étouffe ?, poursuit-il. Judith est notre part sombre, mais on n’est pas en empathie avec elle. Aujourd’hui, le lecteur ne veut plus du manichéisme, il veut être surpris. » Et notamment de la part des personnages féminins, comme l’a montré le succès de La Fille du Train, de Paula Hawkins.

« Je pense que pas mal de gens haïront le livre, parce qu’ils haïront Judith, ajoute Lisa Hilton. Mais c’est parce que ça semblait mettre les gens mal à l’aise, surtout les hommes, que je me suis dit qu’il devait y avoir quelque chose que je n’avais pas vu. Si les refus avaient été polis, j’aurais eu moins envie de le publier ».

Rien d’un «50 Shades»

Aux lecteurs de juger, désormais. Le premier tirage est de 100.000 exemplaires en Angleterre, et 50.000 en France. Les éditeurs auraient-ils fait un tel pari sur Maestra avant le carton de 50 Shades, soit la garantie qu’un public large était prêt à lire de l’érotique ? Mark Smith répond non sans hésiter. « Cela aurait été trop extrême il y a quelques années. Mais les curseurs ont été poussés ». 

Maestra n’a rien d’un 50 Shades, pour autant. Plus trash dans les scènes de sexe et sans une once de romantisme. Sans compter la violence du thriller. « Il y a du sexe dedans, c’est là où s’arrête la comparaison, renchérit l’éditeur britannique. Espérons que la prochaine comparaison valable sera "Maestra, la trilogie qui s’est mieux vendue que 50 Shades" ! » Et il ne plaisante qu’à moitié.

Maestra, de L.S. Hilton, paru le 10 mars chez Robert Laffont, collection Bête Noire. 384 pages, 18,90 euros. Traduit de l'anglais par Laure Manceau. 

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