«Alice au pays des Merveilles»: De l'égérie Disney à l'icône trash

Décryptage Créé il y a 150 ans, le personnage d’Alice au pays des merveilles a bien grandi…

Cecile Guthleben

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Alice au pays des merveilles vue par Jose Rodolfo Loaiza Ontiveros

Alice au pays des merveilles vue par Jose Rodolfo Loaiza Ontiveros — Instagram / Jose Rodolfo Loaiza Ontiveros

Depuis la publication du roman de Lewis Carroll, la popularité de son héroïne ne s’est pas démentie, comme le démontrent les différents événements organisés pour le 150e anniversaire de la parution du livre, le 26 novembre 1865. La British Library de Londres lui consacre notamment une exposition. « Alice fait partie des consciences collectives et de l’histoire de la Grande Bretagne », explique Helen Melody, commissaire de l’exposition. « Alice est intemporelle, et c’est pourquoi nous nous reconnaissons tous en elle », explique Lawrence Gasquet, professeur à l’université Jean Moulin - Lyon 3 et auteur de « Lewis Carroll et la persistance de l'image » (Editions PU Bordeaux. 2009).

Dans son roman original, Lewis Carroll dessinait ainsi Alice. - The British Library Board


Depuis la version de Disney de 1951, elle a inspiré de nombreux créateurs comme les Beatles, Salvador Dali ou plus récemment Alexander McQueen, qui ont fait d’elle une star de la pop culture. Mais, ces dernières années, elle est aussi devenue l’icône d’une imagerie bien plus trash. Comment est-on passé d’une représentation enfantine à une version sexuelle et droguée de l’héroïne ?
 

Alice vue par les Studios Disney. - Ronald Grant/Mary Evans/SIPA

 
« Alice au pays des merveilles est une œuvre matrice, explique Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et auteur de « Pop culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités » (Editions Zones. 2014). L’idée de passer derrière le miroir pour découvrir un monde onirique plus fort que la réalité est une figure de style très forte. Le rêve, c’est super pop culture. » Et, de pop à trash, il n’y a qu’un pas aisément franchi, le trash devenant un des modes de détournement du personnage créé par Lewis Carroll. « C’est une variation plus violente et plus sexuelle d’un thème, un mode de réappropriation pop. »


Sexe, drogue et violence
 

Depuis une vingtaine d’années, le costume de l’Alice de Disney est parodié par l’univers gothique. Et son succès ne se tarit pas. Dans la même veine du détournement, on trouve l’œuvre de l’artiste Jose Rodolfo Loaiza Ontiveros. Représentée notamment le nez dans la cocaïne, son Alice n’a plus rien d’enfantin. Pour Lawrence Gasquet, l’œuvre d’Ontiveros est plus proche de celle de Carroll car « il réintroduit dans ses productions ce que Disney s’est efforcé de gommer ».


Si l’on s’éloigne encore davantage de Mickey pour se rapprocher de l’œuvre de Carroll, on trouve les jeux vidéo créés par American McGee : « American McGee’s Alice » et « Alice : Madness Returns ». « Mes jeux créent une réalité alternative dans laquelle Alice est une orpheline qui perd la tête, raconte le créateur. Au travers de ses aventures au pays imaginaire, elle tente de se soigner et de se confronter à son passé douloureux. Même si mon Alice est loin de l’originale, j’ai tenté de conserver des bases de son caractère présentes dans le livre. » Une ressemblance est tout de même à remarquer : elle arbore une longue chevelure brune, semblable à celle décrite par Carroll, comme le note Helen Melody.

Un peu plus extrême encore, Marilyn Manson a travaillé entre 2004 et 2014 sur un projet, depuis avorté, de long-métrage intitulé « Phantasmagoria : The Visions of Lewis Carroll » dont il reste pourtant un trailer. Pour Lawrence Gasquet, « le caractère subversif de l’œuvre de Carroll correspond très bien à Manson. »

Entre toutes ces œuvres, un point commun saute aux yeux : Alice est malmenée, mise dans des situations extrêmes. « L’un des modes de réappropriation des œuvres, explique Richard Mèmeteau, c’est la volonté de faire grandir les personnages. Donc, faire grandir Alice, c’est lui faire vivre des choses violentes et sexuelles. » C’est aussi l’une des caractéristiques du trash : « Le réel est violent, on fait donc sortir les personnages de l’enfance pour les confronter à la brutalité du monde. »

Le ver est dans le fruit

Tous ces thèmes sont présents au sein même de l’œuvre originale de Lewis Carroll. Pour Richard Mèmeteau, « la pure innocence d’Alice ne pouvait la porter que vers le trash ». Mais le roman est-il si innocent que cela ? Pas si sûr. « Il porte, depuis sa publication, la marque de la possible relation pédophile fantasmée entre l’auteur et la jeune Alice Liddell qui lui inspira son histoire », rappelle le professeur de philosophie. De même, Lewis Carroll, consommateur assumé de différentes drogues peupla son récit de références directes, du gâteau « Mange-moi » à la chenille qui fume en passant par l’expression « fall down the rabbit hole » (« tomber dans le terrier du lapin », en anglais, cette expression est aussi liée à la prise de drogues hallucinogènes). La version de Disney est aussi, à certains égards, complètement psychédélique avec ses visions étranges, ses métaphores de prise de drogue et ses personnages hallucinés et hallucinants.

Sexe, drogue, violence, la jolie Alice a déjà vécu bien des aventures en suivant le lapin blanc. Et si elle traversait le miroir aujourd’hui, dans quel monde plus dur encore arriverait-elle ? Richard Mèmeteau a une idée : « Si Alice était transportée en Syrie, ça aurait du sens en ce moment… »

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