«Il était une ville»: Embarquez pour Detroit avec Thomas B. Reverdy

RENTREE LITTERAIRE «20 Minutes» a sollicité Thomas B.Reverdy pour une visite guidée de Detroit, cadre et personnage de son très beau roman «Il était une ville», en lice pour le Goncourt…

Annabelle Laurent

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Thomas B.Reverdy, auteur d'

Thomas B.Reverdy, auteur d' — David Ignaszweski/Koboy/Flammarion

Il était une ville. Accroché par le titre du nouveau roman de Thomas B.Reverdy, prix Joseph-Kessel en 2013 pour Les Evaporés et finaliste du Goncourt, on butte d’abord sur l’imparfait. Celui d’une ville, Detroit, qui n’est plus que le fantôme d’elle-même. Ex-capitale mondiale de l’automobile, ex-fief du taylorisme. En 2008, alors qu’elle était déjà fragilisée, la crise financière l’achève. Sa population fuit en masse, abandonne des quartiers entiers. Les photos de ses gigantesques ruines industrielles nous projettent dans l’Apocalypse. On comprend que Thomas B.Reverdy y ait souhaité installer son roman dans une ville aussi fascinante, par ailleurs berceau de la Motown et de tout un pan de la contre-culture américaine… Mais on a voulu le laisser nous l’expliquer. Avec un marché conclu (par mail): un argument pour nous, quatre pour lui.

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Un roman: «Il était une ville»

Lisez Il était une ville et plongez dans le Detroit de 2008, avant la faillite. Les habitants sont en train de partir. La ville, exsangue, tient péniblement debout. S’y installe Eugène, un ingénieur français de l’industrie automobile censé mettre sur pied un projet révolutionnaire sous la tutelle de l’ «Entreprise» qui bientôt ne donne plus de nouvelles… Parallèlement, Charlie, un gamin de 12 ans élevé par sa grand-mère fugue pour rejoindre «la Zone» où une bande d’ados squatte une école désaffectée. Comme lui, des dizaines d’enfants disparaissent dans le chaos qui s’abat sur la ville sans que personne ne semble s’en soucier… Reste l’inspecteur Brown, un vieux flic désabusé qui s’est mis en tête de les retrouver. Au milieu de ce décor de fin du monde, face à la déroute des politiques et aux aberrations de «l’Entreprise», les personnages résistent, ensemble, et nous touchent au cœur. L’écriture est à la fois poétique et sociologique, simple et pleine de souffle, et le roman, captivant.
Il était une ville, par Thomas B. Reverdy, Flammarion, 272p., 19€. 

La parole est à Thomas B.Reverdy:

Si vous deviez nous emmener à Detroit avec une photo?

La gare centrale du Michigan. Crédit: Yves Marchand et Romain Meffre. 

«Celle-ci, celle de la gare Centrale du Michigan par Yves Marchand et Romain Meffre, parce qu’elle est en couverture de leur livre de photographies sur Detroit (Ruins of Detroit, Steidl, 2010), et parce qu’elle est un des symboles visuels les plus forts de l’abandon dans lequel sont laissés nombre de bâtiments pourtant emblématiques de la puissance passée de la ville. Ce livre de photographies, très belles, stupéfiantes et presque fantastiques en ce qu’elles proposent de contempler en quelque sorte nos propres ruines, fut mon premier contact, ô combien inspirant, avec l’état de la ville de nos jours, ses immeubles aux fenêtres vacantes, ses théâtres transformés en parkings, ses maisons brûlées, ses usines abandonnées». 

Et avec une vidéo, disponible sur YouTube?

«Requiem for Detroit, de Julien Temple, 2013. Ce documentaire excellent a été réalisé en 2013 pour la BBC. Non seulement il multiplie des témoignages et des images édifiants sur l’état de la ville, nous faisant pénétrer à l’intérieur de certains bâtiments délabrés et possiblement dangereux, mais il invente une forme originale et pertinente en projetant des images d’archives sur les immeubles à présent en ruines. Cela permet de rapprocher d'une manière saisissante l’apogée et le déclin de la ville. Une image choquante parmi d'autres, plus discrète que les immeubles en flammes: un homme, tombé de son fauteuil roulant en descendant du trottoir, gesticule en rampant sur le bord d’une route à quatre voies où plus personne ne passe… »

Si vous deviez nous emmener à Detroit avec une chanson?

«Il y en aurait trop. De la Motown au hip-hop en passant par la soul, le punk, et aujourd’hui le rock de garage ou la techno, de Marvin Gaye, Diana Ross ou Stevie Wonder à Eminem ou Kid Rock, en passant par Alice Cooper, Iggy Pop, ou Carl Craig, "the D" a donné naissance à pas mal de musiciens de grand talent.

Prenons un exemple récent puisqu’il en faut un, avec cette chanson des White Stripes (d’autres enfants de Detroit): Lafayette blues. Le texte est une litanie constituée de noms de rues de Detroit, autant d’évocations du passé de la ville qui fut d’abord un port français sur le "détroit", en face du Canada». 

Motor City, Paris of the Midwest, Motown, Murder City… On ne compte plus les surnoms de Detroit. Un favori?

«L’arsenal de la démocratie». C’est le plus ambigu, évidemment, le plus décisif aussi pour la ville, pour le meilleur et pour le pire. On l’employa lorsque les industries automobiles de Detroit produisirent les chars américains de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui amena toute une population d’ouvriers noirs à revendiquer le même salaire et le même mode de vie que les ouvriers blancs, lançant en quelque sorte la lutte pour les droits civiques. C’était déjà cet effort de guerre, auquel participèrent les usines Ford et GM durant la Première Guerre mondiale, qui permit à l’époque d’appliquer sur les chaînes les méthodes de Taylor. Or l’apogée comme la chute de la ville sont liés à l’industrie de la guerre comme à la guerre de l’industrie…»