Que va-t-il advenir du «Dirty Corner» d'Anish Kapoor au Château de Versailles?

CULTURE Trois fois vandalisée depuis son installation en juin dernier, l’œuvre est actuellement partiellement dissimulée…

C.W.

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Photo prise le 6 septembre 2015 à Versailles de l'oeuvre "Dirty Corner" de l'artiste britannique Anish Kapoor, à nouveau vandalisée

Photo prise le 6 septembre 2015 à Versailles de l'oeuvre "Dirty Corner" de l'artiste britannique Anish Kapoor, à nouveau vandalisée — FRANCOIS GUILLOT AFP

« Je me sens comme une fille qui s’est fait violer et à qui l’on ordonne d’aller se rhabiller dans un coin. » Interrogé par le Figaro ce dimanche, Anish Kapoor ne mâche pas ses mots. La raison de sa colère ? L’obligation samedi par le tribunal administratif de Versailles de retirer « sans délai » de la vue du public les tags antisémites inscrits sur Dirty Corner, sa sculpture installée dans le parc du château. Depuis, l’installation est donc partiellement dissimulée. Mais que justifie cette décision, et que va-t-il advenir de l’œuvre d’Anish Kapoor ?

Vandalisme en rafale

Depuis son installation en juin dernier, « Le vagin de la reine », telle que ses détracteurs ont rebaptisé l’œuvre, a été vandalisée à maintes reprises. Une première fois le 17 juin, aspergée de peinture jaune. Puis le 6 septembre, recouverte de nombreuses inscriptions à la peinture blanche : « La reine sacrifiée, deux fois outragée », « SS Sacrifice Sanglant », « le deuxième VIOL de la Nation par l’activisme JUIF DEVIANT » ou encore « Juifs tradis et Kabbalistes : ce taré vous met en danger ». Enfin, quatre jours plus tard, l’œuvre a été une troisième fois dégradée, avec l’inscription de la phrase « Respect Art as U trust God » (« Respecte l’art comme tu crois en Dieu ») à la peinture rose sur la partie arrière de la sculpture.

Pourquoi la sculpture est-elle masquée ?

Si dans un premier temps, Anish Kapoor s’opposait au fait de retirer les tags antisémites de sa sculpture, « des mots infamants » faisant désormais « partie d’elle », l’artiste avait finalement décidé de les masquer. Or, ce samedi, comme l’a annoncé l’AFP, le tribunal administratif de Versailles a ordonné au Château de faire cesser « sans délai » l’exposition au public des tags antisémites. Saisi vendredi par l’association Avocats sans frontières et Fabien Bouglé, un conseiller municipal (DVD) de Versailles, le juge des référés a estimé que les inscriptions portaient atteinte à l’ordre public et « en particulier à la dignité de la personne humaine ». Depuis, les inscriptions ont donc été voilées par des pans de tissus noirs.

Pourquoi Anish Kapoor se déclare-t-il comme « une fille violée » ?

Cette décision de justice lui a « brisé le cœur », tel qu’il l’a expliqué au Figaro. « Avec le Château de Versailles, nous avions clairement fait part de nos intentions, vendredi matin dans un « statement » (déclaration de principe) qui, je pense, était pondéré et juste », a-t-il expliqué. « Nous voulions intervenir symboliquement sur Dirty Corner dès demain lundi, de manière à respecter la loi française sans pour autant céder à la pression des taggueurs. Cette décision de justice nous prend de court. Je me sens comme une fille qui s’est fait violer et à qui l’on ordonne d’aller se rhabiller dans un coin ».

Déplorant également le peu d’avancement de l’enquête, l’artiste ne compte pas s’arrêter là : « Mes avocats défendront mon droit d’artiste agressé sur le sol de la République française et j’espère qu’ils seront entendus avec la même célérité ».

Les tags vont-ils être nettoyés ?

Non. Pour le moment, ces inscriptions antisémites ne sont plus visibles au public, mais ce n’est pas pour autant qu’elles vont être effacées. « Elles vont être dissimulées par un acte artistique. Anish Kapoor et son équipe ont décidé de les masquer, mais pas de les nettoyer », a expliqué le service de presse du Château de Versailles à 20Minutes. Un choix pris vendredi, avant même la décision de justice. Ces opérations devraient commencer dès ce lundi.

L’œuvre va-t-elle être de nouveau visible au public ?

Dirty Corner devrait être exposée à nouveau dès la fin des opérations de recouvrement qui devraient durer une semaine environ. Depuis les premiers actes de vandalisme, Anish Kapoor bénéficie notamment du soutien de François Hollande qui avait « fermement » dénoncé la première dégradation et avait exprimé « toute sa solidarité » envers l’artiste. Fleur Pellerin semble également de son côté. Dans une interview accordée ce week-end à 20Minutes, la ministre de la culture a affirmé vouloir « lutter » contre le retour de « l’ordre moral », entre autres grâce à l’inscription de la liberté de création dans le droit. « C’est permettre aux créateurs qui s’estiment atteints dans leur liberté de créer ou de montrer leurs œuvres de se prévaloir d’un texte sur lequel des juges pourront s’appuyer pour motiver leur jugement », a-t-elle précisé.

Fleur Pellerin : « Cette façon insidieuse de vouloir limiter les libertés est extrêmement inquiétante »

Le Château de Versailles va-t-il renforcer sa sécurité ?

Selon le service de presse, contacté ce lundi par 20Minutes, l’établissement aurait déjà renforcé son dispositif de sécurité, depuis le troisième acte de vandalisme : « Nous avons ajouté des caméras, mais aussi fait appel à un maître-chien et la police nationale fait régulièrement des rondes ». Placé comme on le voit sous haute surveillance, Dirty Corner est exposée jusqu’au 1er novembre.