Journées du Patrimoine: Les monuments détruits méritent-ils d'être reconstruits?

CULTURE La question, passionnante et controversée, ne manquera pas d'être de nouveau posée dès ce vendredi, lors des Journées du patrimoine...

Stéphane Leblanc

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La Basilique Saint-Denis en traveaux le 9 mai 2013, à Saint-Denis près de Paris

La Basilique Saint-Denis en traveaux le 9 mai 2013, à Saint-Denis près de Paris — Francois Guillot AFP

Les Journées européennes du Patrimoine ont beau être placées sous le thème du XXIe siècle, beaucoup d’amateurs de vieilles pierres ont toujours le regard tourné vers le passé. Surtout quand une question redevient d’actualité : Faut-il faire renaître les monuments détruits de leurs cendres ? Alors qu’on inaugure ce vendredi la façade rénovée de la basilique de Saint-Denis (93), après trois ans de travaux, certains rêvent d’aller plus loin et de voir réapparaître la plus haute flèche de la nécropole des rois de France. Démontée pierre par pierre il y a 150 ans après avoir été endommagée par la foudre, elle n’a jamais été remontée depuis. Et pourtant, les pierres, numérotées, existent.

« Si la foudre s’abattait sur les tours de Notre-Dame ou les clochers de la place Saint-Marc, à Venise, sans doute faudrait-il les reconstruire », plaide l’académicien Erik Orsenna pour qui la réapparition de la flèche de Saint-Denis serait « une formidable manière d’enseigner l’histoire et de parler de tout un pan de l’identité française. »

Table rase du passé

« Non ! », rétorque l’inspecteur général des monuments historiques Olivier Poisson pour qui cette reconstruction viendrait altérer l’authenticité de la basilique. « Le passé est mort et nous n’avons pas à revenir aujourd’hui sur l’histoire de cette flèche qui avait été démontée par nos prédécesseurs », a-t-il expliqué à l’AFP. En clair, la disparition de la flèche fait partie de l’histoire du monument auquel il ne faut donc pas toucher.

Le débat qui fait rage depuis plusieurs années a pris un tour politique quand l’ancienne ministre de la culture Aurélie Filippetti s’est déclarée hostile à « tout projet de restitution à l’identique d’édifices anciens ». Pas sûr que Fleur Pellerin la suive aujourd’hui. Estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros, le financement du projet serait assuré par des mécènes privés, mais aussi par l’organisation de visites sur le chantier, comme pour la restauration du bateau l’Hermione ou à Guédelon (Yonne). « Il est tellement rare de voir des villes investir sur le patrimoine que, quand on a un projet comme celui-là, avec toutes les pierres numérotées et un financement privé possible, on aurait tort de s’en priver », a fait valoir un architecte du ministère dans Le Parisien cet été.

Des chantiers plus urgents

Alors que certains, comme Gennaro Tuscano, directeur de recherche à l’Institut national du patrimoine, estiment que « l’argent des mécènes pourrait utilement être utilisé à des chantiers plus urgents, d’autant que les crédits consacrés à la restauration ont considérablement baissé en Europe », d’autres projets semblables soulèvent les mêmes interrogations : faut-il reconstruire le palais des Tuileries, à Paris, incendié par les communards en 1871 ? Ou le château de Saint-Cloud, victime des obus de la guerre de 1870 ?….

Le même débat a eu lieu en Allemagne quand a été rebâti, au cœur de Berlin, l’ancien château de l’empereur Guillaume II, rasé il y a 65 ans après avoir été endommagé pendant la guerre. Il avait fait place au « Palais de la République », symbole du communisme, maintenant démoli. De même que pour la Frauenkirche de Dresde, la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, les églises et les palais de Varsovie, le pont de Mostar en Bosnie-Herzégovine… « A chaque fois, ce ne sont pas les professionnels ou les théoriciens du patrimoine qui décident mais les habitants d’un pays ou d’une ville, via leurs représentants, qui choisissent ou non de reconstruire », souligne Olivier Poisson.

« Dov’era, com’era »

« En 1902, lorsque le campanile de la place Saint-Marc à Venise s’était écroulé, le conseil municipal avait décidé le soir même de le reconstruire « dov’era, com’era » (où il était, comme il était) », rappelle-t-il. Même chose pour l’opéra de la Fenice, anéanti par trois fois par les flammes. Et reconstruit « où il était, comme il était », conformément à la Charte de Venise qui codifie depuis 1964 les travaux effectués sur les édifices patrimoniaux et s’oppose fermement à toute fantaisie ou tentative d’ajouts arbitraires.