Rentrée littéraire : «La Zone d’intérêt», le roman décalé de Martin Amis sur l’extermination des Juifs

LITTERATURE Projet purement provocateur ou brillant chef-d’œuvre? Le dernier livre de l’écrivain britannique prend le parti de raconter l’Holocauste sous l’angle du grotesque…

Joel Metreau

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L'écrivain britannique Martin Amis.

L'écrivain britannique Martin Amis. — Isabel Fonseca

So shocking ! A 66 ans, Martin Amis est l’un des écrivains britanniques les plus adulés. Son humour corrosif égratigne nos sociétés contemporaines et laisse rarement les lecteurs indemnes du moins indifférents. Son dernier ouvrage, La Zone d’intérêt (Calmann-Lévy, 21,50 euros) met ainsi en scène le génocide le plus atroce du XXe siècle.

De quoi ça parle ?

Ce n’est pas le roman le plus agréable à lire de cette rentrée littéraire, tant il prend ses lecteurs à rebrousse-poil, par ses thèmes et son style. La Zone d’intérêt se déroule dans le camp fictif de concentration « Kat Zet I » en Pologne, lors de la Seconde Guerre mondiale. Le récit aux allures de vaudeville s’articule autour de trois personnages : le commandant nazi Paul Doll, bouffi d’orgueil, obsédé par les chiffres et le rendement, l’officier SS Angelus Thomson, beau gosse qui ne songe qu’à séduire la femme du commandant, et Smulz, un Juif déporté à la tête des Sonderkommandos.

N’est-ce qu’une fiction ?

Paradoxalement, sous ses atours de farce grotesque, le roman s’avère très documenté et précis, comme en atteste en postface la quantité de livres consultés par l’auteur. Un large spectre : Des tics et les rythmes de l’allemand en passant La couleur et la texture de la vie quotidienne sous le Troisième Reich jusqu’aux témoignages des survivants. A ces derniers, Martin Amis leur dédie La Zone d’intérêt, notamment à Primo Levi, écrivain italien, déporté dans le camp d’Auschwitz, qui relate cette expérience dans Si c’est un homme. A signaler que cet ouvrage à la lecture indispensable est disponible à partir du 9 septembre en livre audio (Audiolib 21,90€), lu par Raphaël Enthoven.

Pourquoi La Zone d’intérêt a été refusée par des éditeurs ?

En France, c’est habituellement Gallimard qui publie les romans de Martin Amis. Cette fois l’éditeur n’en a pas voulu. Interrogée par L’Obs, Marie-Pierre Gracedieu, éditrice chez Gallimard, explique : « Réduire la Shoah à des histoires de coucheries et présenter les nazis comme des individus obsédés par le sexe, victimes de la bestialité du désir, ainsi que le livre paraît le suggérer, c’est un parti pris qui ne m’a pas convaincue. » En Allemagne, Carl Hanser Verlag, l’éditeur historique de l’écrivain l’a refusé. A L’Obs, Amis raconte : « Selon eux, le personnage était trop versatile – on ne pouvait déterminer s’il était réellement nazi ou non ». Une décision « aberrante », selon lui.

Y a-t-il des précédents ?

Ce n’est pas la première fois qu’un roman avec pour protagonistes principaux des nazis fait polémique. En 2006, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, publié par Gallimard, avait choqué avec son bourreau esthète, mais avait été couronné du prix Goncourt. Martin Amis lui-même avait déjà dépeint un héros nazi dans le terrifiant La Flèche du temps. A rebours, de sa mort jusqu’à sa naissance, on suivait le destin de ce médecin tortionnaire des camps d’extermination.

La Zone d’intérêt est-elle si choquante ?

Pas d’ambiguïté, les nazis sont dépeints comme des fonctionnaires ridicules, des bureaucrates de la mort, insensibles à l’horreur absolue qu’ils perpétuent. Ils y discutent sur un ton badin des vertus du « discours de bienvenue » aux déportés. Tellement obséquieux, le commandant qui assiste à un spectacle préfère passer son temps à estimer ce qu’il faudrait pour gazer tout le public… Malgré la satire éclatante, le style enlevé et vif, on est tantôt partagé entre le sourire, l’horreur et… l’indifférence. Car la férocité du propos se dilue parfois dans le marivaudage anodin et ennuyeux de des officiers nazis.