Delphine de Vigan: «Toute écriture de soi est de toute façon une forme de fiction»

RENTREE LITTERAIRE Après le succès de «Rien ne s’oppose à la nuit», Delphine de Vigan réussit son retour avec un roman troublant et suffocant, «D’après une histoire vraie» (Lattès)…

Annabelle Laurent

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Delphine de Vigan publie 'D'après une histoire vraie

Delphine de Vigan publie 'D'après une histoire vraie — Nemo Perier Stefanovitch

Que pouvait écrire Delphine de Vigan après le bouleversant Rien ne s’oppose à la nuit ? Qu’offrir au lecteur après lui avoir tant révélé avec ce roman si personnel, consacré à sa mère, et qui faisait voler en éclats de lourds secrets de famille ?

Le bruit a couru que le succès immense (plus d’un million d’exemplaires vendus) avait paralysé l’auteure. «Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne», confie-t-elle justement en ouverture. Elle, ou son double, Delphine, la narratrice, auteure d’un roman familial dont la portée l’a dépassée et qui lui vaut des menaces anonymes. Si bien qu’elle devient incapable de tenir un stylo et cède à la panique à l’ouverture d’un document Word. C’est alors qu’elle rencontre la charismatique «L.», qui va gagner sa confiance, prétendre l’aider à sortir de l’impasse, et s’immiscer insidieusement dans sa vie…

Delphine de Vigan réussit son retour avec un roman* qui nous tient en apnée pendant 478 pages.

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L. veut dissuader Delphine d’écrire une fiction, persuadée que les lecteurs «ont leur dose de fables», ils veulent du vrai. C’est ce que vous constatez ? 

Quand Rien ne s’oppose à la nuit est sorti, les lecteurs me demandaient très souvent : «Est-ce que tout est vrai ?» Je répondais que j’avais cherché à m’approcher au plus près de la personne qu’était ma mère, mais qu’on n’est jamais sûr de détenir la vérité. Pour moi toute écriture de soi est de toute façon une forme de fiction. Jules Renard dit que «dès qu’une vérité dépasse cinq lignes, c’est du roman». Certains lecteurs voulaient savoir ce qui était vraiment arrivé. Pourquoi est-ce important ? Ça m’est arrivé aussi, quand j’ai été très émue par un livre, de me demander si l’auteur l’avait vécu. Mais au fond, je m’en fiche. Si le roman nous fait pleurer, réfléchir…

Les biopics ou les livres inspirés du réel sont toujours plus nombreux. Comment l’expliquez-vous ? 

Cela semble être une tendance de fond. Peut-être a-t-on, dans un monde tellement fragile, tellement friable, besoin de se rassurer en se disant qu’on peut appréhender le réel. Peut-être aussi que les lecteurs ne se font pas assez confiance. Bien sûr, la plupart sont capables d’être embarqués dans une histoire, nous avons tous pleuré la mort d’un héros, mais peut-être y a-t-il ce besoin de se rassurer avec un label estampillé « vrai ». Or le réel ne suffit pas. Si on se contentait de le dérouler, ce serait très ennuyeux !

Les scénaristes de séries sont-ils les «nouveaux démiurges omnipotents», comme le dit L. ?

Oui, sans doute. J’en regarde avec mon fils, les séries sont probablement dans le prolongement des romans feuilletons du 19e siècle et elles ont développé une forme de romanesque que je trouve formidable. J’attends avec impatience le retour des Revenants et j’ai beaucoup aimé Rectify sur Arte… Ce n’est pas pour autant qu’il faut abandonner aux scénaristes le territoire de la fiction.

Ce roman est votre premier thriller psychologique…

Je me suis toujours attachée à l’idée que les lecteurs aient envie de tourner les pages quand ils me lisent. Je ne raisonne pas en termes de genres. Comme beaucoup d’auteurs, j’écris sans doute souvent autour des mêmes thèmes et ce qui m’importe, c’est de prendre des risques. J’en prenais un assez important avec un livre comme celui-là. Très vite, il s’est avéré qu’il s’agissait d’avoir peur, de faire peur. Je me suis laissée faire.

Stephen King est cité à chaque début de chapitre et l’hommage est très présent. Est-il l’un de vos auteurs favoris ? 

Je l’avais lu et j'ai relu récemment certains romans pour m’imprégner. J’ai vu et lu Misery qui reste pour moi un chef-d’œuvre du genre. C’est un auteur que j’aime énormément. Notamment pour l’idée du double qui m’intéresse beaucoup.

Vous avez confié dans «Rien ne s’oppose à la nuit» combien l’écriture vous avait éprouvée. Celle-ci fut un soulagement ?

Ce fut aussi compliqué à écrire, pour une question de forme. Je ne suis jamais sûre d’arriver au bout. Et il y a toujours cette angoisse de ne plus y arriver… Quand j’écris, j’ai une petite voix qui revient pour me dire, «c’est mauvais, ce que tu fais». Enfin, ce n’est pas nouveau.

Votre narratrice a refusé des propositions d’adaptation pour son roman familial. Cela semble être votre cas. Pourquoi ? 

Oui, j’en ai eu quelques-unes. Je n’avais pas envie de voir les personnes de ma famille incarnées par des acteurs. J’avais bien conscience que le livre avait été compliqué pour certaines personnes de mon entourage, et je le comprends. Ça aurait été pousser le bouchon un peu loin.

Avez-vous un moment envisagé un livre sur l’après, les conséquences ? 

Non… Ou bien si je l’ai envisagé, c’est le livre que vous êtes en train de lire.

Votre narratrice s’appelle Delphine. Son compagnon François, animateur d’une émission littéraire apparaît beaucoup… Avec l’accord de son double?

Ces noms font partie du dispositif, ce sont des effets de réel. Le pauvre, je ne lui ai pas vraiment demandé son avis ! Mais il sait parfaitement faire la différence entre le personnage et la personne.

*D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, Lattès, 26 août 2015, 20 euros.